Définitions du terrorisme : analyse et discussion

 
     
  Traits spécifiques des définitions  
 

 
 

A. La violence

C’est l’élément le plus constant et le plus récurent de toutes les définitions, ce qui ne saurait naturellement surprendre. Elle se passe aussi de toute démonstration. On peut cependant préciser, d’une part, qu’il s’agit d’une infraction violente dirigée contre autrui (personnes, collectivités, biens publics ou privés, ou biens symboliques) et qu’elle peut être d’ordre physique, psychologique, matériel ou économique.

D’autre part,  la violence exercée contre autrui se manifeste sous différentes formes sans que la liste des opérations menées par les terroristes soit pour autant très longue. Il s’agit le plus souvent d’attentats à la bombe, commis de préférence dans des lieux publics fréquentés, du meurtre de victimes plus ciblées (fonctionnaires, magistrats, personnalités politiques, policiers, soldats, ou d’athlètes d’un pays particulier comme ce fut le cas lors des attentats des Jeux Olympiques de Munich en 1972), de l’enlèvement d’otages, soit directement soit par le biais du détournement d’un moyen de transport (avion, bateau).

La violence symbolique joue également un rôle, notamment pour le terrorisme à motivation religieuse. Conesa (2005 : 80) met en avant l’importance de la violence symbolique dans le terrorisme dit religieux : « Il s’agit là d’une violence au sein de laquelle le symbolique importe autant que l’objectif stratégique : la violence est vécue comme un acte purificateur » et « Le temps et les lieux des actes violents s’ancrent, quant à eux, dans des références spécifiquement religieuses plus que stratégiques.» Juergensmeyer va dans le même dans son étude sur le terrorisme à motivation religieuse (Juergensmeyer, 2003, chap. 7 : le théâtre de la terreur).

Mais ce n’est pas seulement une violence exercée. Il peut y avoir aussi la menace de la violence. Ainsi Hoffman (1999) précise dans sa définition : « Tous les actes terroristes mettent en jeu la violence ou la menace de la violence. »

Définition complète de Hoffman (1999 : 54) :

« création délibérée de la peur, ou son exploitation, par la violence ou la menace de violence, dans le but d’obtenir un changement politique. Tous les actes terroristes mettent en jeu la violence ou la menace de la violence. Le terrorisme est spécifiquement destiné à produire des effets psychologiques qui touchent un cercle plus large que la ou les victimes immédiates et l’objet direct de l’attentat. Son but est de susciter la peur, et donc d’intimider une « audience cible » plus large ; groupe ethnique ou religieux rival, pays entier, gouvernement ou parti politique, opinion publique en général. Le terrorisme a pour but de s’approprier le pouvoir quand il ne l’a pas, ou de le consolider quand il est très faible. À travers la publicité générée par la violence, les terroristes cherchent à obtenir la puissance, l’influence et le pouvoir qui leur font défaut, afin d’effectuer le changement politique, sur un plan local ou international. »

Cet élément est non seulement central mais il permet aussi de distinguer le terrorisme d’autres formes de lutte politique comme la subversion. Selon R. Muchielli (1972), « la subversion n’est ni agitation ni même une propagande politique, elle n’est pas un complot armé ni un effort : elle est une technique d’affaiblissement du pouvoir et de démoralisation des citoyens ». Elle demeure une technique spécifique et, en conséquence, elle peut être mise au service de n’importe quelle idéologie ou cause. Compte tenu de ses objectifs, le terrorisme vise, comme la subversion, le renversement de l’autorité établie et la manipulation de l’opinion publique, (Mannoni 2004 : 31) mais à la différence de celle-ci, il utilise des moyens violents pour provoquer l‘affaiblissement du régime visé.

 
     
 

B. Instaurer un climat de peur et de terreur

L’analyse des différents aspects de cette violence éclaire également ses buts et ses modalités d’action. Il ne s’agit pas uniquement d’une violence dirigée contre un adversaire défini, pour obtenir un bénéfice directement lié à l’acte commis, mais d’une violence utilisée pour créer un climat d’angoisse ou d’inquiétude, c'est-à-dire qui va donc bien au-delà de l’impact sur ses cibles immédiates. C’est la raison pour laquelle l’étude de ce trait nous conduira presque automatiquement à porter notre attention sur la nature et la qualité des victimes.

La violence est surtout utilisée pour entraîner des conséquences morales sur l’adversaire, l’inquiéter et le démoraliser. Il s’agit de jouer sur sa volonté pour l’amener à des compromis ou à abandonner la lutte. Les actions entreprises aussi sont susceptibles d’entraîner une perte de prestige ou de légitimité des gouvernements combattus dans la mesure où ces derniers sont censés maintenir l’ordre sur leur territoire. Cela peut se traduire par des préoccupations ou des inquiétudes sur la légitimité de la lutte engagée et créer des tensions au sein d’une même société. La violence est donc mise en scène pour provoquer, certes des destructions importantes, mais surtout pour frapper l’opinion publique et, in fine, l’adversaire ultime, celui qui détient l’autorité et le pouvoir de décision. Elle provoque donc à la fois des effets directs et indirects. L’ensemble visant à instaurer un climat d’inquiétude généralisée et faire la preuve de l’impuissance de l’ennemi.

Le terrorisme est conçu pour entraîner des répercussions psychologiques très importantes, qui vont au-delà des victimes directes immédiates. Il vise en fait un public plus large, cible tiers (parti politique, gouvernement, ethnie) qui peut être considérée comme la cible véritable. Jenkins relevait il y a déjà vingt ans : « Le terrorisme, c’est le théâtre ». Les moyens dont disposent les terroristes ne sont souvent pas très importants par rapport aux dommages provoqués ou à l’effet produit. Raymond Aron (1955) avait défini le terrorisme comme « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques ».

On a coutume de distinguer la violence expressive de la violence réflexive. La violence expressive a pour but premier l’agression physique. La violence réflexive est plutôt un moyen de communication; elle est utilisée pour envoyer un message : intimider ou influencer des tiers. Selon Brodeur (1991), la violence spécifique du terrorisme est une violence de type réflexif.

Cette violence est donc surtout destinée à envoyer des messages à un adversaire jugé plus fort militairement que soi ou qui bénéficie de l’appui populaire. Ce qui est, par exemple, le cas lorsque des mouvements d’extrême gauche ont tenté de changer de régime par le terrorisme. On peut y lire aussi le même dessein dans certains discours des leaders d’Al-Qaida. Il s’agit de faire prendre conscience à ceux qui sont encore aveugles de la justesse de la cause défendue. Elle peut être à la fois un message délivré à l’adversaire mais aussi aux troupes qu’on veut rallier. Dans Cavaliers sous l’étendard du Prophète, al-Zawahiri a écrit (Keppel et coll., 2005 : 295-296) : « La bataille que doit mener le mouvement islamique en général, et jihadiste en particulier, est celle de la prise de conscience au sein de l’oumma. »

Il s’agit d’une propagande par l’action, qui est une méthode assez ancienne qui fut utilisée par les anarchistes et révolutionnaires du 19 ème siècle. Les actes violents commis devaient servir à attirer l’attention du public sur leur cause et leur assurer de la publicité. Mais là où ces derniers choisissaient soigneusement leurs cibles – souverains, chefs d’État, hauts fonctionnaires – les terroristes actuels frappent d’une façon indiscriminée une population plus large. Faut-il y voir l’avènement de la télévision, qui démultiplie l’information diffusée ? Le fait que la population civile est moins protégée et plus accessible que les chefs d’État ? Une des conséquences des mécanismes de justification et de légitimation du terrorisme religieux, d’autres types de terrorisme continuant, eux, à viser alternativement différents types de cibles ?

Les pertes humaines du côté des terroristes peuvent être aussi librement consenties. Il s’agit alors, à la fois, de frapper l’adversaire et de lui infliger des dommages en utilisant le minimum d’hommes et de moyens, et de montrer également la force de sa propre idéologie. Les attentats commis par des terroristes qui sacrifient leur propre vie remplissent parfaitement ces objectifs. Ces attentats suicide présentent deux avantages : montrer la faiblesse des gouvernements adverses, qui ne parviennent pas à les arrêter, et prouver sa force et sa cohésion, ce qui a un impact également sur le recrutement de nouveaux terroristes et sur le prestige de l’idéologie défendue.

L’instauration d‘un climat de peur ou d’inquiétude générale est une des caractéristiques centrales du terrorisme. Elle passe principalement, pour les terroristes, par une gestion efficace de leurs moyens d’action qui, au départ, sont limités, d’une stratégie de communication (même si elle n’est pas toujours très étoffée) et par le type de victimes ciblées.

 
     
 

C. Les victimes

Pour répandre la terreur et la peur, le terrorisme cible des victimes directes et indirectes (le public tiers). Comme nous l’avons vu, le terrorisme comporte une dimension de communication et c’est dans la sélection des cibles qu’elle prend toute son importance. Dans la plupart des cas, le terroriste n’a pas d’intérêt direct pour les victimes. Elles sont, certes, des ennemis, pour lesquelles il n’éprouve guère de compassion, mais elles demeurent des ennemis vagues. Ce qui compte avant tout pour lui, c’est ce qu’il pourra obtenir en les frappant : attirer l’attention sur sa cause, exercer une contrainte sur le gouvernement pour obtenir des avantages, abroger ou modifier une loi, faire libérer des détenus, etc.

Les victimes peuvent avoir été choisies d’une façon aléatoire, c'est-à-dire qu’elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Dans d’autres cas, il peut s’agir de chefs d’État ou de gouvernement (tentatives d’assassinat contre Margaret Thatcher par l’IRA) ou d’hommes politiques (Aldo Moro abattu par les Brigades Rouges), de dirigeants d’entreprise (George Besse, PDG de Renault tué par Action Directe en France, en France) ou de personnalités reconnues (Lord Mountbatten, tué par l’IRA). Dans un certain nombre de mouvements terroristes, ces deux types de victimes peuvent être choisies, tandis que d’autres font le choix de ne frapper que des foules ou des rassemblements.

La qualité des victimes

La qualité de civiles, ou non combattantes, des victimes n’avait été retenue que dans 17, 5 % des définitions analysées par Schmid et Jongman (1984). Il nous semble pourtant que c’est un des traits importants du terrorisme moderne, notamment du terrorisme dit religieux. Il permet également de le distinguer dans la majorité des cas du concept de guerre.

Dans un certain nombre de guerres dites conventionnelles, il est certain que des populations civiles ont été prises, parfois délibérément, pour cibles mais lorsqu’elles sont visées sciemment, on parle de « crimes de guerre » et leurs auteurs peuvent être traduits en justice. Il y a aussi des « dommages collatéraux » lorsque des victimes civiles sont prises sous le feu d’un combat. Mais généralement les conflits armés entre belligérants sont systématiquement soustraits aux lois sur le terrorisme; ils ressortent des lois internationales sur la guerre. Ainsi, dans sa définition du terrorisme, le Code criminel du Canada précise : « Est exclue de la définition l’action commis au cours d’un conflit armé et conforme au droit international coutumier ou au droit international conventionnel applicable au conflit ainsi que les activités menées par les forces armées d’un État dans l’exercice de leurs fonctions officielles, dans la mesure où elles sont régies par d’autres règles de droit ».

De fait, pour un grand nombre d’auteurs, le terrorisme, plus que d’autres formes de combat, implique des attaques constantes contre des populations civiles. Il enfreint ainsi régulièrement les lois internationales sur la guerre.

« La guérilla et la guerre conventionnelle ignorent souvent ces lois, mais le terrorisme les viole à la fois en refusant de faire la distinction entre combattants et non combattants et, s’agissant du terrorisme international, en ne tenant pas compte des limites des zones de guerre. Contrairement la guerre conventionnelle et à la guérilla, le terrorisme n’a pas de statut selon la loi internationale » (Merari, 2004 : 34).

En outre, le terrorisme fait le plus souvent fi des règles de neutralité lorsque ces attaques visent des ambassades ou des pays tiers. « En comparaison (avec la guerre), l’une des raisons d’être essentielles du terrorisme transétatique est le refus d’être lié par ces règles de la guerre et ces codes de conduite. Le terrorisme international réfute toute notion de zone de combat et il respecte encore moins celle de neutralité territoriale. » (Hoffman, 1999 : 44).

Depuis 1983, le Département d’État américain retient également la notion de victimes civiles. Selon la définition élaborée, le terrorisme vise des personnes civiles ou le personnel militaire ou policier qui, au moment de l’acte terroriste, ne combattait pas ni se trouvait en mesure de se défendre. Des auteurs retiennent cet élément et en font l’élément central de leur définition (Coady, 2002; Schlbey, 2003; Primoratz, 2004).

Cette définition qui prend en compte la nature des victimes, en retenant qu’elles soient civiles, évite de fait certains écueils. Elle ne préjuge pas des motivations des terroristes ni de la nature de la cause qu’ils poursuivent. Le fait qu’un acte terroriste ait été commis pour la libération d’un territoire, contre un État oppresseur, pour restaurer une société religieuse mythique, ou pour tout autre cause, n’entre pas en ligne de compte et élimine une grande partie du contentieux sur l’appréciation du caractère « juste » ou non d’une action. Ninina Stephen (2004 : 5) relève ainsi :

Considérer soit la qualité d'un acte de violence soit ses motifs comme test universellement accepté dans la question du terrorisme criminel me semble vain. Aucun de ces critères n'est immunisé contre la vieille pierre d'achoppement que constitue l'adage "le terroriste d'une personne est le combattant de la liberté d'une autre". Au contraire, ceci n'est pas le cas si l'on adopte le troisième élément d'un acte de violence, l'identité des victimes.

La précision « victimes non combattantes », ou qui ne faisaient pas acte de combat ou n’étaient pas en mesure de se défendre au moment de l’attentat, permet ici de prendre en compte le fait que des militaires puissent être l’objet d’actes terroristes. On fait généralement référence à des militaires qui n’étaient pas engagés dans une action militaire. C’est le cas, par exemple, de soldats qui sont attablés à la terrasse d’un restaurant au moment où ils sont visés par une attaque. Ou qui sont positionnés dans leur caserne. Ce fut le cas notamment de l’attaque contre une caserne américaine (243 marines tués) et une caserne française (58 militaires tués), en 1983, au Liban; ces soldats appartenaient aux troupes d’une coalition multinationale d’intervention. Ces attentats suicide furent considérés comme des actes terroristes alors même qu’ils visaient des soldats. Mais la frontière demeure plus délicate et floue dans cette hypothèse.

D’autres auteurs vont plus loin, comme Primoratz (2004), qui caractérise le terrorisme comme l’usage de la violence visant des innocents. Si l’argumentation élaborée par l’auteur est intéressante, sa définition a l’inconvénient de renvoyer à des considérations morales, dont on voulait justement se libérer, en établissant d’emblée, dans la définition, une hiérarchie dans les violences politiques commises. La définition porte en elle même un jugement moral (Young, 2004).

Si la définition du terrorisme axée uniquement sur la fonction des cibles est donc un postulat intéressant et utile, elle s’expose à des critiques pertinentes lorsqu’elle s’engage sur des prémices qui préjugent de la moralité d’une action politique dans ses éléments de définition. Ce faisant, elle ouvre à nouveau la voie aux appréciations subjectives, d’une part, sur la légitimité des actes terroristes et, d’autre part, sur la qualité, « innocence », des victimes. Or, du point de vue d’un grand nombre de terroristes, il n’existe pas réellement de victimes « innocentes ».

En effet, dans différents écrits prônant le terrorisme et l’action politique violente, on peut trouver comme justification au terrorisme, la vision d’une « punition collective » nécessaire à la défense d’une cause. Si les victimes sont frappées avant tout pour faire pression sur un gouvernement ou une ethnie, elles le sont aussi parce qu’elles sont coupables « par assimilation » pourrait-on dire. Frantz Fanon notamment, théoricien de l’idéologie de la libération, avait défendu ce point de vue. Il en résulte qu’aucun membre du système combattu, oppresseur, ne peut être considéré comme « innocent ». Il en découle également, autre versant de la proposition, que chaque membre opprimé du même système partage cette oppression.

Pavkoviv (2004) voit une ressemblance entre le système idéologique prôné par Fanon et celui de Ben Laden (qui oppose, lui, les infidèles aux croyants musulmans). Dans ces deux types de systèmes idéologiques, un individu n’est pas oppresseur en raison d’un acte déterminé d’oppression, mais par son appartenance au groupe qui opprime collectivement. Dans le cadre de cette théorie deux arguments principaux viennent ainsi justifier le terrorisme : « la fin justifie les moyens », postulat assez classique, et le « droit » de punition collective. En conséquence, la seule participation à un système considéré comme oppressif est suffisant pour justifier de l’attaque de n’importe quel membre de groupe combattu.

Cependant ce point n’est pas satisfaisant ni moralement ni intellectuellement. D’une part, parce que les victimes n’avaient pas toujours les moyens de faire pression sur l’adversaire visé comme c’est le cas, par exemple, des enfants. D’autre part, parce que même les victimes qui pourraient avoir de la sympathie pour la cause terroriste sont susceptibles d’être touchées par des attentats aveugles.

Walzer (1999) s’était engagé lui aussi dans une réflexion sur la moralité du terrorisme et il s’était interrogé plus particulièrement sur l’innocence, ou plutôt sur la responsabilité, des victimes de terrorisme. Son postulat de départ est le suivant :

« Dans ses manifestations modernes, la terreur est la forme totalitaire de la guerre et de la politique. Elle anéantit les conventions de la guerre et le code politique. Elle brise les limites morales au-delà desquelles il n’y a plus de limitation ultérieure possible car, à l’intérieur de catégories comme celles de civil ou de citoyen, il n’y a pas de groupe plus petit pour lequel l’immunité puisse être exigée (…) De toute façon, les terroristes n’ont pas de telles exigences; ils tuent n’importe qui. » (cité par Merari, 2004 : 32).

Il propose une analyse fondée sur le degré de responsabilité des victimes à l’origine d’actes qui sont l’objet de griefs par les assaillants. Walzer établit alors une hiérarchie reliée aux responsabilités des victimes dans le fonctionnement de la société combattue par les terroristes : ceux qui sont aux sommets du gouvernement et ont de hautes responsabilités dans le gouvernement; le personnel qui appartient à l’État visé sans occuper de fonction politique (enseignements, personnel hospitalier, par exemple) et les simples civils qui n’ont pas les moyens de peser directement sur les décisions adoptées. Ces derniers ne pouvant en aucune façon être agressés. Mais son analyse laisse certains problèmes sans réponse. Ainsi, Merari (2004), en s’intéressant également à l’essence même du jugement moral, pose la question cruciale de savoir si les normes morales en général et les normes de guerre en particulier sont absolues ou si elles fluctuent selon l’époque et le lieu. Walzer (1999) reconnaît d’ailleurs que sa réflexion repose sur la tradition religieuse occidentale et que son analyse renvoie également à notion de « guerre juste ».

Plus généralement, Chaliand et Blin (2004) ne partage pas la définition des auteurs qui retiennent comme élément central de leur définition la notion de victimes civiles ( dans leur article, ils visaient plus particulièrement la définition retenue par Caleb Carr, dans son ouvrage The Lessons of Terror (2003) , mais d’autres définitions peuvent être visées comme celles de Schbley, 2003) . Si le terrorisme actuel s’attaque aux populations civiles, c’est à leurs yeux le résultat d’une évolution récente qui a vu l’avènement de l’État démocratique moderne et le développement des nouvelles technologies (médias). Avant l’avènement de la démocratie moderne, le terrorisme existait mais sous d’autres formes. Les terroristes s’attaquaient à d’autres figures d’un État comme les chefs de gouvernement, les hauts fonctionnaires et les rois (tyrannicides). Le mode de fonctionnement des démocraties modernes reposant sur la population civile, au moyen d’élections, celle-ci devient une cible privilégiée pour faire plier le gouvernement visé. Ceci expliquerait la raison pour laquelle le terrorisme leur apparaît comme plus efficace dans les démocraties. Laqueur (1979) voit plutôt dans l’agression portée contre des démocraties, des raisons d’opportunité dans la mesure où les moyens répressifs des dictatures sont plus développés, les contrôles policiers plus poussés et parce que les médias n’y sont pas indépendants. C’est pour ces raisons qu’il y aurait plus d’attentats commis contre des démocraties que contre des dictatures. Ces deux types d’arguments peuvent, en fait, s’appliquer concurremment.

En conséquence, il nous apparaît que la condition « victimes civiles », voire non combattantes, est une des caractéristiques du terrorisme. C’est une condition nécessaire mais non suffisante d’une définition.

 
     
 

D. Les buts poursuivis

Un des éléments majoritairement retenus est le but poursuivi par les terroristes. Les objectifs politiques avaient été retenus à 65 % dans l’analyse de Schmid et Jongman (1984), c'est-à-dire dans les deux tiers des définitions sélectionnées. Si l’on retient principalement les objectifs politiques, d’autres buts peuvent être poursuivis par les terroristes : économiques, sociaux ou religieux. Le FBI, dans la définition citée ci-dessus, retenait également les objectifs sociaux, élargissant sa base d’incrimination. Les terroristes peuvent aussi défendre des causes particulières, comme la cause animale.

Cet élément sert surtout à distinguer le terroriste du criminel ordinaire ou du déséquilibré dont les actes relèvent du droit commun ( par exemple, la tentative d’assassinat du président américain Ronald Reagan par un déséquilibré). Il arrive cependant assez fréquemment en pratique que des actes terroristes soient commis pour s’assurer des fonds supplémentaires (braquages, enlèvements, demandes de rançon, trafics de drogues). Mais généralement, c’est toujours au soutien d’une cause politique, religieuse ou sociale. Cependant si les finalités politiques sont retenues, pour distinguer, par exemple, l’opposant politique du criminel de droit commun, ce qui permet au premier de bénéficier d’un statut particulier (prisonnier politique), la reconnaissance de finalités politiques n’emporte pas de facto, dans la majorité des cas, un traitement particulier pour les terroristes emprisonnés.

Si l’on se reporte à la littérature sur les motivations des terroristes, les principales catégories sont : séparatistes, ou ethniques-séparatistes, idéologique /politique (changer de régime, de gouvernement), religieux ou la défense d’une cause particulière comme la défense des animaux. Plusieurs objectifs peuvent également être poursuivis conjointement.

Un grand nombre de terrorisme ont, ou ont eu, pour finalité la conquête d’un territoire (par exemple, terrorisme utilisé pendant les luttes coloniales) ou le séparatisme. Dans ce dernier cas, on peut penser à l’IRA en Grande-Bretagne, à l’ETA en Espagne ou au FLQ (Front de Libération du Québec) au Canada. D’autres actes de terrorisme sont motivés par une idéologie radicale, issue de l’extrême droite ou de l’extrême gauche. Le terrorisme d’extrême gauche fut très actif à la fin des années 60 et dans les années 70. Ce type de terrorisme vise à déstabiliser ou renverser un système économique et politique contesté. Ce fut notamment le cas des brigades Rouges en Italie, de la Bande à Baader en Allemagne, ou d’Action Directe en France. Certains actes commis par des groupes néo-fascistes en Italie relèvent quant à eux d’une idéologie d’extrême droite.

Depuis une dizaine d’années, un certain nombre d’auteurs ont relevé l’émergence d’un terrorisme dit religieux, d’un terrorisme à motivation religieuse (Ranstorp, 1999; Juergensmeyer, 2003; Stern, 2004). Il est le fait de « sectes » (Aum, au Japon; les Doukhobors au Canada; sur la situation au Canada, voir Langlois 2004), de mouvances religieuses marginales mais également de groupes se réclamant d’une des grandes religions officielles (Al Quaida, Hezbollah). Le terrorisme à motivation religieuse est en augmentation constante depuis la fin des années 80 et le début des années 90 (Hoffman, 1999). Si des motivations politiques ne sont pas absentes, leur but principal est d’instaurer une théocratie religieuse. En ce qui concerne les aspects religieux, Juergensmeyer (2003 : 13), par exemple, retient que le terrorisme religieux renvoie « aux actes de terreur, perpétrés à l’encontre de civils, que la religion a motivés, justifiés, organisés. » Mais la définition du terrorisme à motivation religieuse pose des difficultés car elle implique une explication à cause unique. Or différentes motivations peuvent jouer en même temps (Duyvesten, 2004 : 446). Nous n’entrerons pas cependant ici dans le détail des typologies fondées sur les motivations et les finalités des groupes terroristes, qui nous mèneraient trop loin de notre propos

Voir aussi :
Les définitions du terrorisme
Les descripteurs du terrorisme
Les typologies du terrorisme
Les groupes terroristes

 
     
 
 
     
   
 
2002-2014, ERTA