La terreur travaillée

Jean-Paul Brodeur
Montréal, 15 octobre 2006

 
     
 

Rescension de :
Gerges, Fawaz A., Journey of the Jihadist. Inside Muslim Militancy, New York: Harcourt, 2006.

Kepel, Gilles, Du jihad à la fitna, Paris: Bayard, 2005.

Les ouvrages de Gilles Kepel et de Fawaz Gerges sont très dissemblables. Le premier est le texte d’une conférence, publié sans appareil critique ; il exprime des thèses de l’auteur sans s’embarrasser de les prouver, ce qui permissible dans le cadre étroit d’une communication publique. Le second constitue la chronique détaillée du mouvement jihadiste arabe moderne, présenté à travers une série d’entretiens effectués de 1999 à 2005 avec des acteurs clés de ce mouvement ; l’ouvrage comporte de nombreuses références documentaires, un glossaire des termes arabes utilisés, une bibliographie et, comme à l’accoutumée dans les écrits théoriques en langue anglaise, un index. Bref, c’est un livre et non une simple publication.

En dépit de ces différences, ces deux ouvrages sont en accord profond sur ce qu’ils affirment. La thèse de Huntington d’un conflit de civilisation entre l’Islam arabe et l’Occident laïque suppose que les deux protagonistes de l’affrontement forment deux blocs compacts qui ne sont travaillés par aucune fissure. Nous savons par expérience que cette supposition est fausse pour ce qui est du camp occidental. Kepel et Gerges nous montrent qu’elle est également incorrecte pour l’Islam arabe. Leur accord porte même sur le détail, puisqu’ils donnent une place exemplaire aux écrits d’al-Zawahiri - le second de Ben Laden.

Un Islam discordant  
Gilles Kepel est l’un des meilleurs spécialistes de l’évolution de l’islam contemporain et a publié des travaux qui ont fait école sur les pays islamiques d’Afrique du Nord. En dépit de sa brièveté, son dernier opuscule est instructif et constitue d’abord un abrégé des distinctions cardinales qu’il faut maîtriser pour comprendre les relations actuelles entre le monde islamique et les démocraties occidentales. Ces distinctions sont introduites sous la forme d’oppositions conceptuelles. La plus déterminante de ces oppositions, d’où provient le titre à l’ouvrage, est celle du jihad et de la fitna. Le mot « jihad » signifie en arabe l’effort. On distingue entre grand et petit jihad. Le grand jihad est l’effort personnel du croyant sur lui-même pour atteindre la perfection et culmine dans l’ascèse mystique. Le petit jihad, celui avec lequel nous sommes devenus familiers, c’est la guerre sainte. Celle-ci est à l’origine de l’islam un mouvement unanime dans lequel se reconnaît toute la communauté des croyants (umma). La fitna nous est moins connue et veut dire la « séduction qui pousse à la sédition » (p. 10), ce mouvement de sédition conduisant à son tour au désordre et à l’implosion du jihad. La guerre civile qui dresse entre eux Sunnites et Chiites en Irak est présentement l’illustration la plus dramatique de la fitna. Il faut ajouter à cette première opposition d’autres distinctions également capitales. La guerre sainte peut être déclarée à l’ennemi rapproché (des régimes arabes apostats et despotiques, comme l’Égypte de Sadat ou l’Algérie de Boumedienne) ou à l’ennemi lointain (des puissances étrangères ennemies comme Israël, l’ancien Union Soviétique et les États-Unis). On doit enfin distinguer entre un jihad de conquête, qui vise à étendre l’emprise de l’islam pour des fins souvent économiques, et un jihad de défense, qui lutte contre un envahisseur étranger du territoire des croyants (l’occupation de l’Afghanistan par les Soviétiques de 1979 à 1989). Le jihad de conquête repose sur l’engagement volontaire de ceux qui s’y livrent. Par contre, le jihad de défense mobilise de façon obligée tous les croyants et sa poursuite est si vitale qu’elle prime même les exigences religieuses constitutives de l’islam. Les jihadistes peuvent par exemple être exemptés du jeûne du Ramadan pour conserver leurs forces pendant une campagne militaire. C’est donc dire que le jihad de défense bouleverse en profondeur les habitus de l’umma.

Ces distinctions faites, Kepel peut avancer les deux thèses défendues dans sa conférence. La première est une reprise du leitmotiv de ses travaux antérieurs : l’échec du jihad intérieur contre l’ennemi rapproché (Égypte entre 1992 et 1997, Algérie pendant la même période, Bosnie entre 1992 et 1995, Tchétchénie et Cachemire, où le jihad se poursuit encore à grand coûts). Selon Kepel, les radicaux islamistes seraient tôt parvenus à la conclusion que la lutte contre Israël (ennemi lointain) était récupérée par des régimes arabes athées (marxisants) et despotiques pour se maintenir en place et ils auraient retourné le jihad contre ces régimes impies eux-mêmes,  devenus ennemis rapprochés. Ces jihads intérieurs donnèrent lieu à de tels débordements - assassinat de visiteurs étrangers en Égypte pour détruire l’industrie touristique, massacres à l’arme blanche de villageois par les Groupes islamiques armés en Algérie - qu’ils ne parvinrent pas à mobiliser les masses arabes. L’Égyptien al-Jawahiri reconnut cet échec et invita les jihadistes à ranimer la ferveur des masses islamiques par des actions d’éclat contre l’ennemi lointain dans un texte publié peu après les attentats de septembre 2001 (Cavaliers sous la bannière du prophète, décembre 2001).

Cet appel de Zawahiri, qui ne disposait d’aucune autorité religieuse sanctionnée, illustre la seconde (et plus nouvelle) des thèses de Kepel. Dans la doctrine traditionnelle de l’islam, seuls les oulémas, autorités versées dans le savoir des choses transcendantes, ont le droit de proclamer le jihad. Or, « le droit et la logique du déclenchement du jihad ont été déstabilisés par la révolution de l’information et c’est là ce qui va nous amener à la situation d’excès, de désordre, de terrorisme, que l’on connaît aujourd’hui » (p. 28). La possession d’un site Internet tenant lieu de patente, n’importe quel militant peut s’ériger en docteur de la loi, lancer des fatwa (p. 27) et même proclamer le jihad (p. 49).

Cette thèse est séduisante et paraît expliquer à première vue des phénomènes comme l’extraordinaire mobilisation de l’Islam mondial contre les caricatures danoises du Prophète. Elle souffre toutefois d’un déficit au regard de sa preuve. Kepel semble en effet confondre l’histoire contemporaine du jihad et celle de la diffusion de nouveaux moyens de communication. Le phénomène de la multiplication des pseudo- docteurs de la loi coranique par les médias date pour lui de 1980 (p. 42) et les principales illustrations qu’il en donne se rapportent aux jihads contre l’ennemi rapproché s’étant déroulés de 1992 à 1997 (p. 48), voire de 1970 à 1989 (guerre contre l’occupant soviétique en Afghanistan, p. 43). Or, les « télé-évangélistes » islamistes n’ont commencé à sévir sur Al-Jazira (p. 27) qu’après la création de cette station en novembre 1996 et l’Internet n’a véritablement pénétré dans les pays arabes qu’au début du troisième millénaire. Il faudrait donc que Kepel procède à une intrication plus serrée du désordre jihadiste et de la subversion médiatique des autorités coraniques authentiques. Il devra aussi prendre en compte la censure sévère exercée par les pays arabes autoritaires contre les médias (à l’exception récente d’Al Jazira).

La terreur en boucle
Fawaz Gerges est un chrétien libanais devenu spécialiste de l’islam militant. Diplômé d’Oxford, il a enseigné dans plusieurs grandes universités occidentales. Son dernier livre est un retour sur les matériaux accumulés de 1999 à 2005 pour écrire son maître ouvrage - The Far Enemy, Cambridge University Press - publié à peine une année auparavant (2005). Ce dernier ouvrage demandait pourquoi le jihadisme s’était mondialisé et répondait en syntonie avec Kepel que la réorientation du jihad sur l’ennemi lointain était le résultat de la défaite stratégique du jihad intérieur contre l’ennemi rapproché (les régimes arabes impies, voir Gerges, 2005 : 173). Son nouveau livre affine et précise cette thèse.

Ce livre consiste en des entretiens avec des acteurs représentatifs des diverses formes du jihadisme dans la chronologie contemporaine et il se prolonge d’analyses approfondies de textes publiés par des militants islamistes. On rencontre successivement Kamal, un combattant du jihad intérieur en Égypte (assassinat de Sadat) ; Hicham, un sunnite libanais qui a fait la guerre civile et qui a perdu un frère aux mains des milices chiites ; Abu-Jandal, un proche d’Ousama Ben Laden, qui fut de toutes les guerres contre l’ennemi lointain - Bosnie, Somalie, Tajikistan, Pakistan, Afghanistan - et qui s’affirme responsable de l’attentat perpétré au Yémen contre le destroyer états-unien Cole pour le compte d’al-Qaïda ; l’incontournable Qutb (étudié à travers ses œuvres), l’inspirateur des Frères musulmans et de Zawahari.  Les deux derniers chapitres sont consacrés à la perception des attentats de septembre 2001 par les militants islamistes et aux conséquences de la guerre en Irak. Les quatre trajectoires explorées - Kamal, Hicham et Abu-Jandal et Qutb - mènent semblablement du militantisme violent à l’abandon de la lutte causé par le désenchantement, la répression interne ou la mort (Qutb a été exécuté en 1966 par les services de sécurité égyptiens). L’image présentée du jihadisme au début du troisième millénaire est celle d’un mouvement rendu à l’épuisement.

Gerges nous montre que contrairement aux idées reçues, les attentats de septembre 2001 n’ont pas ravivé ce mouvement et que l’appel de Zawahiri dans Cavaliers sous la bannière du prophète n’a pas été entendu. Les militants du mouvement jihadiste al-Jama’a al-Islamiya, dont les effectifs sont dix fois plus nombreux que ceux d’al-Qaïda (100 000 combattants contre 10 000, p. 214) ont dénoncé les attentats de septembre 2001, estimant que le leadership de Ben Laden était catastrophique (p. 211). Par suite d’une consultation par l’aumônier musulman des forces armées états-uniennes, un groupe d’oulémas a prononcé le 27 décembre 2001 une fatwa selon laquelle les États-uniens de confession musulmane étaient obligés de servir leur pays d’adoption, même si celui-ci faisait la guerre à des pays musulmans comme l’Afghanistan des Talibans (p. 204). Il semblait donc que la fitna triomphait dans l’après-911.

Cette apparence est de plus en plus démentie par la réalité. Qu’est ce qui a provoqué ce début de revirement ? Bien évidemment, c’est la guerre en Irak (p. 261), preuve tardive pour beaucoup de Musulmans que le conflit des civilisations annoncé par Huntington est maintenant advenu par la faute des nouveaux croisés (pp. 227, 234). La guerre en Irak a reconduit la fusion de l’ennemi rapproché et de l’ennemi lointain, d’abord effectuée par l’ayatollah Khomeini : il fallait alors mettre à bas le régime du Schah, masque rapproché du Grand Satan lointain mal agissant à partir des États-Unis. De la même façon, il faut plonger l’Irak dans la guerre civile pour provoquer le retrait des forces d’occupation. Cette victoire est certaine : après avoir vaincu la Byzance soviétique en Afghanistan, les jihadistes infligeront le même sort à la Byzance états-unienne en Irak.

Tout est-il joué ?
L’analyse de Gerges est confirmée par les deux plus récents rapports du Conseil national du renseignement des États-Unis (2005, cité par Gerges, et 2006). L’estimé de 2006 du Conseil est le plus pessimiste, affirmant que les facteurs qui ont favorisé la propagation mondiale du terrorisme, au premier chef la guerre en Irak, seront encore plus agissants dans les cinq prochaines années (The New York Times, 27 septembre 2006, p. 1). Pourtant, s’ils estiment ensemble que l’Irak sera la lice de ce tournoi, ni Gerges ni Kepel ne pensent que la décision a déjà été rendue. Pour Kepel, l’affrontement entre les milices chiites et sunnites pourrait pérenniser la fitna et subvertir le jihad (p. 59). Pour Gerges, seul un miracle pourrait ressusciter ce dernier (p. 17). Ce miracle pourrait se produire en Irak si les forces d’occupation persistaient à vouloir imposer une solution militaire (The Far Enemy, p. 275).

Pour l’imam Khatami, l’ex-président de l’Iran, « les terroristes qui ont mis en danger la vie d’innocents ont commis leur crime au nom de l’islam, dénaturant une religion qui prône miséricorde et compassion » (Le Monde, 29 septembre 2006, p. 4). L’ampleur de la catastrophe irakienne pour les populations civiles innocentes est sans précédent dans ce nouveau siècle déjà si enténébré: des projections statistiques effectuées conjointement par une université états-unienne et une université irakienne ont estimé que quelque 654 965 civils auraient péri à la suite de l’invasion américaine et de la guerre intestine qu’elle a engendrée (Libération, 12 octobre 2006, p. 10). Pourra-t-on interrompre la chute ? Gerges cite Kamal, un militant islamiste critique de Ben Laden, qui lui reproche d’avoir oublié que « la politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens » (p. 113). Cette inversion funeste de la formule de Clausewitz (la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens) augure mal du futur. Clausewitz voulait enlever à la guerre son caractère disruptif en la situant dans le prolongement intelligible de la politique. Pour Kamal, c’est à la solution politique non violente qu’il faut restituer son intelligibilité ; il n’y parvient qu’en la concevant comme le moyen de poursuivre la guerre, posé au fondement pérenne de toute raison/déraison. Les fondamentalistes évangélistes états-uniens ne pensent pas autrement.

 
     
   
 
2002-2014, ERTA