La lutte antiterroriste
ou la tentation démocratique autoritaire
par Albert Legault
Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2002, 165 pages.

Benoît Dupont
Centre international de criminologie comparée (CICC)

L'ouvrage que nous propose Monsieur Legault est déroutant, tout autant par sa forme que par son contenu. Sa construction mérite d'abord quelques développements préliminaires, qui permettront de mieux comprendre les réserves qui seront émises sur le fond. Comme l'assène l'auteur dès la première ligne, « ce livre n'a pas de prétentions scientifiques » (p. ix). Il s'agit en effet d'un patchwork de textes publiés dans Le Devoir, un quotidien québécois, de communications faites devant une audience de parlementaires algériens (on reviendra sur ce sujet plus loin) et de documents destinés à être publiés dans un annuaire universitaire consacré aux conflits internationaux. Ces textes, qui obéissent par définition à des normes diverses et variées de style et de contenu, sont liés et approfondis par des chapitres écrits spécifiquement par l'auteur pour le livre en question, ce qui ne suffit hélas pas à chasser le sentiment de dispersion et d'éclatement qui gagne le lecteur page après page.

Ce sentiment est d'ailleurs renforcé par le décalage entre les promesses du titre — une analyse des conséquences antidémocratiques de la lutte antiterroriste dans le monde de l'après 11 septembre 2001 —, et le contenu de l'ouvrage, qui examine tour à tour les répercussions immédiates des attentats contre les États-Unis, les reconfigurations stratégiques globales et régionales auxquels ces derniers ont donné lieu, les nouvelles législations votées en Amérique du Nord afin de combattre le terrorisme, et les implications des attaques de septembre 2001 dans une perspective philosophico-médiatique. La lutte antiterroriste est bien mentionnée à de multiples reprises, mais sans que soit jamais précisé avec rigueur ce qui doit être entendu par ce terme. S'agit-il de désigner l'ensemble des processus politiques, sociaux, médiatiques, militaires et policiers à l'œuvre dans la lutte contre une ultraviolence terroriste protéiforme? Ou de l'analyse plus spécifique des pratiques organisationnelles mises en œuvre par les institutions publiques, nationales et transnationales, dans le combat qu'elles livrent contre des organisations terroristes en perpétuelle adaptation? Cette question est éludée par l'auteur qui glisse d'une dimension à l'autre de manière inopinée tout au long de ses développements.

Dans une première partie, l'auteur plante le décor « stratégico-politique » de l'ouvrage (Chap. 1) et revient sur les événements de septembre 2001 par le biais de ses chroniques de l'époque dans Le Devoir (Chap. 2), avant de se pencher sur la rupture historique qu'ont représenté ces attaques terroristes (Chap. 3). Une seconde partie est consacrée à l'impact de la lutte antiterroriste sur les conflits régionaux — et particulièrement au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien — (Chap. 4), aux aspects juridiques de la lutte antiterroriste (Chap. 5) et à son organisation (Chap. 6). Enfin, une troisième partie revient sur les événements du 11 septembre pour émettre quelques hypothèses sur leur portée pour le système politique mondial (Chap. 7), sur les nouveaux rapports à l'espace et au temps qu'ils ont induit (Chap. 8), et pour finir sur les tentations démocratiques autoritaires qui en ont résulté (Chap. 9). Ce tour d'horizon est accompli en 160 pages qui laissent peu de place aux détails, aux nuances ou même aux contradictions qui caractérisent ce sujet.

Si l'érudition évidente de l'auteur fait de cet ouvrage un indéniable effort de vulgarisation des enjeux des conflits passés et imminents entre les grands acteurs de la scène internationale, et à ce titre une excellente introduction à la géopolitique et aux relations internationales contemporaines, on y cherche en vain des éléments nouveaux sur la lutte antiterroriste dans l'acception restreinte du terme. Les lois antiterroristes (Patriot Act pour les États-Unis et Loi C-36 pour le Canada) sont bien décrites sommairement, mais leur mise en œuvre sur le terrain, leurs facettes liberticides et l'érosion des libertés auxquelles elles ouvrent la porte ne sont pas abordées. On pourrait pourtant mentionner ici les nouveaux programmes de ratissage et d'agrégation des données personnelles que ces textes rendent possibles — par exemple CAPPS II, le défunt TIA ou NIMD —, et dont le but est de constituer des profils de risque attachés à chaque individu. L'emploi quasiment légitimé de la torture ou le statut de « combattant ennemi » qui permet de soustraire les suspects à tout contrôle juridique constituent également des aspects de la lutte antiterroriste qui auraient pu être soumis à une analyse critique. De même, si la restructuration des agences américaines au sein du Department of Homeland Security ou des services canadiens font l'objet d'un exposé, ce dernier reste bien souvent descriptif, sans véritablement esquisser de réflexion sur la pertinence des stratégies choisies ou sur l'efficacité de leur mise en œuvre. L'auteur, qui fait un usage intensif des références accessibles en ligne, aurait pu à ce titre consulter le site Internet du General Accounting Office américain, qui met à la disposition du public plus d'une cinquantaine de rapports d'audit et d'évaluation sur cette restructuration, ses effets, mais également ses ratés. Le rôle trouble ou ambivalent de certaines agences de renseignement occidentales ou moyen-orientales dans leurs rapports avec certains acteurs de la constellation terroriste est également occulté, alors que les voyages de l'auteur en Algérie auraient pu le sensibiliser à cette dimension du problème terroriste.

En fin de compte, le problème principal de cet ouvrage semble être son rapport au temps. L'histoire pourtant longue et riche en enseignements des mouvements terroristes et de la réponse apportée par les États à leurs attaques est quasiment absente de la réflexion. Le présent est quant à lui abordé sous un angle politique et stratégique qui exagère selon nous la rationalité des acteurs et le déterminisme de leurs actions. En ce qui concerne le futur, il est décliné sur le mode du pronostic et de l'imprécation qui est certainement mieux adapté aux colonnes d'un quotidien qu'aux pages d'un ouvrage universitaire. Si on peut recommander ce titre à ceux qui souhaitent se familiariser avec la législation et l'organisation de la lutte anti-terroriste an Amérique du Nord, on ne peut qu'émettre un avis réservé sur l'intérêt qu'il représente pour ceux qui s'intéressent au sujet de la lutte antiterroriste, quelles que soient leurs approches.

 
     
   
 
2002-2014, ERTA