L'approche théorique du terrorisme
criminologie et science politique
 
     
 

Les théories criminologiques

Notons que les théories criminologiques sont généralement plus faciles à comprendre, puisqu’elles demandent un niveau d’abstraction moins élevé que les théories des relations internationales; nous faisons face à des individus ou des groupes d’individus qui font des crimes plutôt qu’à des comportements d’entités étatiques.

Les théories des conditions physiques

Probablement la plus ancienne forme de théorie étiologique disponible dans le champ des études criminologiques, les théories des conditions physiques ont pour prémisses de base que certaines prédispositions biologiques vont pousser les individus à commettre des activités criminelles. Hautement contestée, ces théories cherchent à prouver que les comportements « anormaux » des criminels sont des conséquences de défauts biologiques.

L’auteur fondateur de cette approche est probablement Cesare Lombroso (2006). Aujourd’hui, les théories cherchant à arrimer un comportement criminel à des caractéristiques physiques n’ont pas la cote dans les recherches universitaires; ces théories se voient souvent accusées de faire du quasi-eugénisme. Toutefois, les récents développements des sciences biologico-comportementales – comme les neurosciences par exemple – et les recherches sur l’ADN risquent de redonner des lettres de noblesse aux théories liées aux conditions physiques.

Les études sur le terrorisme n’ont pas été étrangères à ces tentatives de trouver une raison biologique pouvant expliquer le comportement des terroristes. Deux psychiatres Américains - David Hubbard et F. Gentry Harris – ont prouvé que 90% des terroristes présents dans leur étude ont montré des évidences cliniques très claires de problèmes importants dans le vestibule de l’oreille moyenne (Martin et Romano, 1992 : p. 32-33). De là à dire que ceux qui ont ce type de problème risquent effectivement de se lancer dans une carrière terroriste, la marge est importante. Mais, mis en juxtaposition aux progrès scientifiques mentionnés précédemment, il est fort probable que ce type d’études deviendra de plus en plus populaire.

Les théories sur la personnalité

Une autre catégorie de théorie étiologique présente dans le champ criminologique est celles s’attardant à la personnalité de l’agresseur. Cette approche théorique cherchant à faire le lien entre l’état émotionnel et comportemental d’un individu avec son cheminement criminel se base sur une série de postulats présents dans le domaine de la psychologie et de la psychiatrie.

L’auteur fondateur de cette approche théorique est probablement Freud, qui reliait le comportement humain à l’inconscient et au refoulement des désirs. Dans cette vision des choses, les criminels étaient vus comme étant des individus ayant des perturbations dans l’expression de leur « moi » ou de leur « surmoi » ( Vold, Bernard, et Snipes, 1998 : p. 93). L’acte criminel serait donc inconsciemment perçu comme une méthode permettant de rétablir l’équilibre dans l’« égo » de l’individu.

Si les théories du comportement criminel semblent être utiles pour comprendre certains types précis de délinquants – comme les délinquants sexuels par exemple – elles paraissent être d’une utilité moindre quand vient le temps de comprendre les comportements des terroristes. Tout d’abord, les études démontrent clairement que les terroristes ne souffrent pas de troubles mentaux ( Sprinzak, 2000). Ensuite, la multiplicité des personnalités terroristes ( Sageman, 2004) rend difficile l’application d’une telle théorie à l’étude de leurs comportements.

La théorie de l’apprentissage

La théorie de l’apprentissage fait référence aux habitudes et aux connaissances que nous acquérons au travers de notre relation avec les autres individus et l’environnement dans lequel nous agissons. L’auteur le plus influent de cette théorie est Edwin Sutherland (1988) qui a développé le concept de l’« association différentielle ».

En résumé, la théorie de l’apprentissage soutient que le comportement criminel n’est pas inné; il s’agit plutôt d’un comportement appris. Cet apprentissage se fait essentiellement par l’association avec d’autres individus qui, eux, ont déjà une expérience dans le domaine et peuvent donc transmettre leurs connaissances. La théorie de l’apprentissage prend donc pour acquis que le crime est une activité et, comme toute activité, elle peut être apprise et maîtrisée suite à une période d’apprentissage. Une personne devient donc criminelle quand ses référents – référents directement liés à l’apprentissage – la pousse à trouver normal de commettre des crimes.

Deux éléments principaux sont donc au cœur de la théorie de l’apprentissage de Sutherland ( Vold, Bernard, et Snipes, 1998 : p. 185). Premièrement, l’apprentissage de la criminalité contient non seulement la façon de commettre les crimes, mais également les motifs, la manière de rationnaliser l’acte, les attitudes à adopter, bref toutes les conditions nécessaires à la structuration de conditions favorables la violation des lois. Deuxièmement, l’apprentissage fait également référence à la mise en contact avec un « réseau » criminel ; quand le délinquant apprend la criminalité, il entre aussi en relation sociale avec d’autres individus, créant ainsi une socialisation avec des pairs du milieu.

En ce qui concerne l’étude du terrorisme, la théorie de l’apprentissage apparaît intéressante du fait qu’elle semble bien expliquer le caractère quasi sectaire des organisations terroristes. En effet, dans la vision de l’association différentielle, plus les groupes sont fermées et plus cela en font des lieux propices pour l’apprentissage.   Cela pourrait expliquer le comportement des organisations terroristes qui tendent à se radicaliser d’une manière extrême : les membres évoluent tellement en vase clos qu’ils se créent une forme de sous-culture très divergente de la culture sociale dominante.

Le comportement des membres de la secte Aum, responsables de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, pourrait donc s’expliquer, en partie du moins, par la théorie de l’apprentissage. Les membres de la secte vivaient dans une situation de grande proximité ( Légaré, 2000). L’apprentissage qu’ils ont fait de leur position face à la société - une position de retrait – les a probablement poussés à séparer de manière encore plus drastique le « nous » du « eux ». Cette dynamique de groupe apprise les a probablement plongés dans une position psychologique ou l’hésitation face à l’utilisation de la violence n’existait plus. Sageman (2002), de son côté, explique dans les mêmes termes le processus de radicalisation des jihadistes salafistes.

Théorie de l’« étiquetage  »

Le pionnier de la théorie de l’étiquetage (labelling) est probablement Frank Tannenbaum (1938). Son concept principal est ce qu’il appel la dramatisation du mal. Sa thèse était qu’à force de définir, ségréger, identifier et mettre l’emphase sur certaines caractéristiques d’un individu, ce dernier finira par agir en conséquence. C’est toutefois Howard S. Becker (1963) qui est vu comme le fondateur de la théorie de l’étiquetage.

Les théoriciens de l’étiquetage croient que d’appliquer l’étiquette de « criminel » à des délinquants peut engendrer des effets négatifs imprévus – des effets pervers – notamment celui de rendre le problème de la criminalité encore plus grave. En effet, en affublant un individu de l’étiquette de « criminel », on risque de faire en sorte que ce dernier finisse par accepter cette étiquette et agir conséquemment comme un criminel. Ainsi, ils affirment que le système pénal peut représenter un risque, puisqu’il peut se transformer donc en facteur criminogène.

De plus, certains théoriciens de l’étiquetage se rapprochant du constructivisme (voir plus bas) remettent en question la définition traditionnelle de ce que qui est considéré comme un crime, c’est-à-dire un acte qui va à l’encontre de la loi. Si certains actes, comme les meurtres, sont inconditionnellement répréhensibles, ils affirment que ce n’est pas le mal causé qui fait en sorte qu’un acte est criminel, mais bien l’étiquette attribuée. Or, cette étiquette peut changer d’une situation à l’autre. C’est donc la société et non l’acteur qui détermine quand des comportements deviennent des actes criminels.

En ce qui a trait à l’étude du terrorisme, la théorie de l’étiquetage pourrait permettre de comprendre comment les activités antiterroristes et contreterroristes peuvent engendrer une hausse du terrorisme. Le bémol que nous devons toutefois poser aux postulats avancés dans la théorie de l’étiquetage est que dans le cas du terrorisme il s’agit d’une forme d’étiquetage indirect qui a pour effet de prolonger les activités terroristes. C’est en identifiant un groupe comme terroriste que ses membres choisiraient d’agir ainsi. Ou, c’est en identifiant une certain catégorie de gens comme ayant un penchant au terrorisme – ou comme étant des supporteurs de la cause terroriste – qu’on en ferait des terroristes.

L’exemple le plus probant que nous avons de cette situation est probablement la situation israélo-palestinienne. De par ses activités antiterroristes et contreterroristes le gouvernement israélien fait une forme de ségrégation basée sur des activités profilage. Ce profilage a pour effet que certaines classes d’individus sont étiquetés comme terroristes potentiels. Ces derniers, frustrés par la discrimination posée par les activités sécuritaires, finissent donc par supporter ou encore se joindre à des organisations terroristes. Donc, les activités sécuritaires engendrent, au final, une hausse des activités terroristes.

Évidemment, la théorie de l’étiquetage a ses limites explicatives. Elle n’éclaire que très peu les causes profondes du terrorisme. De même, elle présente essentiellement le terrorisme comme une action « réactive » face à des activités sécuritaires. Elle a toutefois l’avantage de porter un éclairage intéressant sur les raisons pour lesquelles certains mouvements terroristes perdurent dans le temps. Cette analyse serait probablement pertinente pour comprendre la relation de l’Irish Republican Army avec la Grande-Bretagne par exemple.

La théorie de l’adversité

La théorie de l’adversité arrive entre dans le cursus criminologique à la fin des années 1940 avec un article écrit par Robert K. Merton ( Vold, Bernard, et Snipes, 1998 : p. 158). Dans son article, Merton développe une adaptation des thèses de Durkheim (2004) sur l’anomie, présentées dans son livre sur le suicide. Les travaux de Merton seront plus tard repris et étendus par des auteurs comme Richard A. Cloward (1959) et Albert K. Cohen (1955).

Elle parvient à se différencier de la théorie de l’apprentissage en se concentrant tout d’abord sur les relations négatives découlant de l’interaction sociale. Ensuite, elle considère les effets résultant de cette négativité sur les comportements en créant, notamment, de la colère et de la frustration. La théorie de l’adversité est donc perçue comme étant une théorie complémentaire à la théorie de l’apprentissage social et la théorie du contrôle social, puisqu’elle se concentre surtout sur les relations négatives des individus.

Dans son article, Robert Agnew (1992) aborde   trois types de facteurs créant l’adversité : (1) les facteurs empêchant un individu d’atteindre des objectifs considérés comme positifs, en d’autres mots des échecs potentiels perçus, (2) le retrait ou la menace de retrait de stimuli perçus comme positifs, et (3) la présence ou la menace de présence de stimuli vus comme étant fondamentalement négatifs.

En ce qui concerne l’étude du terrorisme, la théorie de l’adversité pourrait être utilisée en partie pour comprendre le comportement des terroristes suicidaires; surtout les terroristes suicidaires palestiniens. En effet, plusieurs études tendent à démontrer que les terroristes suicidaires palestiniens ont eu, au cours de leur trajectoire de vie, un affect négatif important impliquant la perte d’un de leurs proches de manière violente, la plupart du temps dans des conflits politiques (Hafez, 2006). Dans ce cas, la théorie de l’adversité offre des pistes d’analyse intéressantes : est-ce l’accumulation d’événements stressants et générateurs de colère qui pousse les terroristes à agir ainsi?

 
     
 

Les théories se trouvant en science politique et en criminologie

Cette partie du texte se penchera majoritairement sur les théories qui sont à la fois présentes en science politique et en criminologie. Étonnamment, les théories qui se trouvent de part et d’autre des sciences abordées ici sont essentiellement des théories post-positivistes ou critiques.

Le constructivisme

L’approche constructiviste, de plus en plus utilisée dans le champ criminologique et dans celui des relations internationales, correspond à plusieurs choses. C’est tout d’abord une épistémologie, une certaine conception de la connaissance.   Elle s’inscrit d’ailleurs en porte-à-faux aux positions positivistes. Le constructivisme apparaît comme une critique la relation entre la « réalité » et la représentation que nous nous en faisons. Les concepts que nous exploitons pour comprendre notre univers sont des constructions qui se basent sur des valeurs qui nous sont propres. Ces concepts sont donc des métaphores de ce que nous visons et de ce que nous voyons. Et, est-il besoin de rappeler, personne ne sait vraiment de quelle manière les autres interprètent leur univers ; nous avons tous et chacun nos propres bagages intellectuels nous permettant de saisir ce qui nous entoure.

Par ailleurs, le constructivisme est une forme de sociologie de la connaissance en ce sens qu’il pose une réflexion sur la façon dont nous échafaudons nos savoirs. La façon dont nous conceptualisons le monde est construite par une intersubjectivité constante entre les hypothèses que nous avançons, notre expérience, nos valeurs, les normes auxquelles nous attachons de l’importance, etc. Ainsi, il n’y a pas de savoir « neutre »; tout savoir est la résultante d’un processus.

Enfin, certains auteurs utilisent le constructivisme comme une forme de perspective théorique, qui éclaire la façon dont se conçoivent les problèmes sociaux. C’est entre autres le cas de bon nombre de constructivistes des relations internationales – pensons notamment à Nicholas Onuf (1998), Alexander Wendt (1999), Friedrich Kratochwil (1991) -   qui voient à travers le constructivisme une façon d’illustrer la façon dont se forment les problèmes politiques. Dans leur vision des choses  :

 […] world politics is “socially constructed”, which involves two basic claims: that the fundamental structures of international politics are social rather than strictly material (a claim that opposes materialism), and that these structures shape actors’ identities and interests, rather than just their behavior (a claim that opposes rationalism) (Wendt, 1995: p. 71-72).

Ainsi, dans cette vision des choses, le système international n’est pas; il est résultat d’une co-construction.

En criminologie, Michel Foucault (1993, 2004) est un des auteurs les plus marquants ayant exploité une vision constructiviste. Dans son ouvrage Surveiller et punir (1993), il décrit le processus par lequel l’incarcération est devenue la manière systématique de punir les délinquants. Il éclaire donc ainsi les sources qui sont à la base de la construction de cette institution sociale qu’est la prison.

L’exploitation du constructivisme pour l’étude du terrorisme est intéressante, car il permet de comprendre les mécanismes qui sont à la base de la définition de ce qui est terroriste de ce qui ne l’est pas. Le terrorisme, comme problème social, a les mêmes prémisses que les autres phénomènes sociaux : il est construit sur des normes et des valeurs.

De plus, le constructivisme permet de s’interroger sur la façon dont l’enjeu terroriste vient à être considéré comme un enjeu de sécurité nationale, comme une problématique sociale et comme un « fait » porteur de danger pour les citoyens. Ce que nous prenons pour des faits sociaux donnés sont, dans les faits, plus souvent qu’autrement une construction allant dans l’intérêt de certains groupes dominants ( Edelman, 1988). Dans cette vision des choses, la construction de l’enjeu du terrorisme comme menace pourrait apparaître comme un moyen pour les autorités d’augmenter le contrôle social par une série de mesures sécuritaires de contrôle dont le but explicite est de juguler le terrorisme.

Les approches marxiennes

Les approches marxiennes se basent essentiellement sur les travaux de Marx sur les relations entre l’économie et l’histoire des sociétés. Comme c’est le cas avec plusieurs théories critiques, il existe plusieurs approches qui peuvent être regroupées sous l’égide de l’approche marxienne. Néanmoins, elles peuvent aisément se lier ensemble par leur façon d’aborder les problèmes sociaux : un lien direct est établi entre le développement économique et les transformations sociales, historiques, politiques et culturelles.

Les marxiens basent habituellement leurs principes théoriques sur une vision conflictuelle et dichotomique de la société. Dans cette approche, la société est le berceau du conflit opposant les forces de production matérielles – entendues comme la capacité de la société à produire des biens matériels – et les relations de production – entendues comme les relations entre les individus.

Si les forces matérielles de production se transforment de manière quasi continuelle au long de l’histoire, les relations de production, elles, tendent plutôt à demeurer statiques. Cette inconsistance entre ces deux versants des phénomènes sociaux engendre des tensions. Or, quand les frictions sont trop importantes, il se produit un changement abrupt des relations de production, souvent par la révolution de la classe n’ayant pas accès aux moyens de production. Dans la vision marxienne, le système capitaliste a en lui les germes de sa propre mort : il répétera les mêmes erreurs que par les passé et un conflit social modifiera les relations de production.

Si Marx ne consacre pas de partie de son texte à la délinquance et à son rôle, il aborde toutefois la problématique dans quelques passages. Dans son optique, la délinquance est le produit direct du capitalisme. Les gens veulent travailler, se sentir utiles et être rémunérés en fonction du travail accompli. S’ils n’y arrivent pas, ils deviennent démoralisés. Les chômeurs, les personnes qui ne peuvent se rendre utiles et les gens au statut précaire se tourneront ainsi vers des méthodes délinquantes.

En ce qui concerne l’étude du terrorisme, le marxisme se bute aux mêmes problèmes que les théories se basant sur les arguments économiques pour expliquer les causes du terrorisme. Toutefois, la lutte contre le terrorisme, elle, peut s’expliquer comme une méthode des élites économiques en place de contrôler les classes dominées. La lutte contre le terrorisme servirait à détourner l’attention du public des pratiques économiques injustes et dommageables des élites.

Le féminisme

Les approches féministes critiquent les théories classiques en affirmant qu’elles ne prennent pas en considération la différence des genres dans leurs analyses. Soit elles sont essentiellement axés sur des visions masculines de la problématique – c’est la critique qui a été portée en criminologie, alors que la majorité des théories étaient construites pour comprendre la criminalité des hommes – soit elles adoptent des approches neutres dans les genres, niant ainsi les différences fondamentales entre les hommes et les femmes.

Les approches féministes ont rapidement muté pour s’appuyer sur d’autres approches critiques, notamment le marxisme et le postmodernisme. La version marxienne-féministe décrit les structures économiques comme étant une domination masculine des moyens de production économique. Les féministes postmodernes (voir postmodernisme plus bas) vont se concentrer sur les processus discursifs qui stigmatisent implicitement les femmes comme éléments sociaux. Les féministes postmodernistes ont ainsi établi un lien étroit entre politique, sécurité, genre et identité.

L’utilité de l’approche féministe dans l’étude du terrorisme est double. Tout d’abord, il permet de mieux cerner les structures de dominations mâles qui sont présentes tant dans les organisations terrorisme. En effet, force est d’admettre que ce sont des « champs d’activités » qui sont essentiellement masculins; il s’est donc construit une structure « masculiniste » qui a tendance à reléguer la femme à un second niveau. Dans cette perspective, la femme se voit attribué un rôle d’exécutante ou un statut de prix offert aux hommes accomplissant leur « devoir ». Les vierges attendant au paradis les jihadistes exécutant un attentat terroriste en est le meilleur exemple.

Ensuite, le féminisme s’avère très utile pour comprendre le rôle que jouent les femmes dans les organisations terroristes. Si auparavant le rôle des femmes dans les organisations terroristes était essentiellement limité à des activités de support au groupe, il est dorénavant de plus en plus fréquent de voir des femmes exécuter elles-mêmes des attentats terroristes (Ness, 2005).

Cette transformation du rôle de la femme dans les organisations terroristes va directement avec un bon nombre des propositions apportées par les féministes. En effet, la perspective féministe soutient que le statut de dominée de la femme la pousse à employer les mêmes comportements que les hommes pour pouvoir progresser dans les structures sociales; que ce soit dans les pratiques politiques – les femmes politiciennes tendent à utiliser les mêmes tactiques que les hommes – que dans la criminalité – les femmes utilisent des niveaux de violence plus élevés (Adler, 1975).

Le postmodernisme

Le postmodernisme représente un courant théorique très minoritaire, tant en science politique qu’en criminologie. Il faut dire qu’il a un grand défaut : sont terme et utilisé pour décrire divers concepts et aspects. Margareth A. Rose (1991) relève d’ailleurs 38 façons différentes d’utiliser le terme de « postmodernisme ». Cette situation a évidemment pour conséquence de créer une confusion autour de l’approche.

Généralement, le postmodernisme rejette les prémisses scientifiques « modernes » affirmant que la science est un processus objectivable ayant des buts détachés de certaines normes et valeurs. Ils accordent une importance particulière à l’analyse langagière. Dans leur vision :

[…] all thinking and all knowledge are mediated by language, and that language itself is never a neutral medium. Whether or not people are aware of it, language always privileges some point of view and disparages others ( Vold, Bernard, et Snipes, 1998 : p. 270).

Le postmodernisme accorde une importance toute particulière à l’analyse de discours. Les auteurs postmodernes les plus influents sont Jean Baudrillard (2002, 2003) et Jacques Derrida (1979, 1996, 1997, 2001, 2005 – et Michel Foucault, qui s’interroge souvent sur les structures langagières qui sont à la base des problèmes sociaux, notamment en ce qui a trait à la relation savoir/pouvoir).

Cette posture théorique est difficile à accepter par la communauté scientifique puisqu’elle pousse le raisonnement jusqu’à déconstruire les fondements même de la science. Si les « modernistes » donnent un statut « spécial » à la pensée scientifique en lui accordant une validité plus grande que d’autres types de pensées, les postmodernistes, eux, ne lu octroient pas ce statut particulier.

Au centre du postmodernisme se trouve l’idée que la modernité et les principes qu’elle sous-tend à mené la société à créer plus de domination, via différentes structures – discursives ou sociopolitiques – de contrôle social. L’objectif des postmodernes est donc double. Il cherche à (1) critiquer les discours dominants, notamment le discours scientifique, afin de donner plus de place et de légitimité à des points de vue jugés comme étant marginaux et (2) à briser les structures de dominations qui sont présentes en les faisant émerger au travers de leur processus de déconstruction.

L’exploitation du postmodernisme pour comprendre le terrorisme peut mener dans deux directions principales. Premièrement, il peut être utilisé pour comprendre les structures discursives qui sont présentes dans les activités terroristes. Par exemple, le langage utilisé dans les discours destinés aux médias et ceux qui sont destinés aux supporteurs de la cause des terroristes est fondamentalement différent. Dans le premier, le langage est modifié en fonction de la façon de faire médiatique. Le discours se voit « reformaté » pour être médiatisé; une forme de soumission discursive envers une structure de communication/domination. Dans le second cas, il s’agit de la situation inverse : le discours terroriste tente de reformater la pensée des individus qui sont intéressés par la cause terroriste. Il se présente donc, d’une certaine façon, comme une structure de domination.

Deuxièmement, le postmodernisme peut être utilisé pour déconstruire les discours tenus par les institutions de sécurité, notamment celles chargées du contreterrorisme ou de l’antiterrorisme. Dans ce cas-ci, l’approche postmoderne permet de comprendre les structures de dominations qui sont présentes dans les discours sécuritaires. Les postmodernes démontreraient que ces discours cherchent à échafauder le comportement des citoyens vivant sous la coupole étatique pour la raison de la « sécurité nationale » – cette sécurité nationale correspondant plutôt aux valeurs d’intérêt dominants.

Discussion : quelle théorie pour comprendre le terrorisme?

Comme nous avons pu le constater, plusieurs théories présentes soit dans le cursus des relations internationales, soit dans le champ criminologique, ou même dans les deux sciences, peuvent être exploitées pour comprendre le phénomène terroriste. Le constat que nous devons toutefois exprimer est le suivant : chacune de ces théories semble ne s’appliquer qu’à un aspect bien particulier du terrorisme.

Ceci nous mène à une situation où deux avenues sont possibles. Tout d’abord, utiliser de manière conjointe plusieurs de ces théories pour comprendre plusieurs facettes du terrorisme. Si de prime abord cette solution peut sembler simple et efficace, elle se butte rapidement à la dure réalité que les théories ont souvent des postures ontologiques irréconciliables. En d’autres mots, si certaines théories peuvent fonctionner adéquatement de manière complémentaire, c’est loin d’être toujours le cas.

Cela nous amène donc à notre seconde avenue : la création d’un ensemble théorique propre à l’étude du terrorisme. Comme nous l’avons mentionné précédemment, un des principaux problèmes de l’étude du terrorisme est l’absence de théorie et de méthodologie qui lui soit propres. Si Alexander George (1991) propose à demi-mots la création d’une nouvelle science qui se nommerait la «  terrologie », d’autres auteurs, comme Abraham D. Sofaer et Seymour E. Goodman (2001) n’hésitent pas à militer ouvertement pour la mise en place de nouveaux outils pour traiter du problème.

Les arguments invoqués par les tenants de la création d’un champ d’étude «  terrorilogique » sont au nombre de deux. Tout d’abord, le terrorisme est un sujet tellement complexe, difficile à cerner et touchant à de nombreuses spécialités – criminologie, science politique, psychologie, théologie, etc. – qu’il est difficile de penser étudier le phénomène via une seule lunette. Dans cette vision des choses, il est nécessaire d’établir un nouveau corpus polyvalent et capable d’être le carrefour de plusieurs approches. Ensuite, la séparation de l’étude du terrorisme des autres sciences plus « classiques » permettrait d’établir une série d’outils, de méthodes et de théories qui seraient propres au terrorisme et qui permettraient donc d’éviter les problèmes qui sont actuellement présents dans la recherche.

 
     
   
 
2002-2014, ERTA