L'affaire Ahmed Ressam : parcours d'un terroriste
 
     
 
Rôle et structure des réseaux
 
     
 

À partir de l'affaire Ressam, nous avons essayé de cerner le réseau impliqué dans la tentative d'attentat contre l'aéroport de Los Angeles, ses structures et son fonctionnement mais aussi ses imbrications avec d'autres réseaux.

Les données qui ont servi à établir ce portrait sont ouvertes et publiques. Elles proviennent pour la plupart d'articles de journaux, de la retranscription d'ordonnances, de la lecture de jugements ou de la consultation de base de données lorsqu'elles existent. Nous avons établi la liste des individus impliqués dans ces réseaux. S'agissant d'un premier travail, cette liste est sans doute partielle et elle devrait être complétée ultérieurement. En outre, la collecte des informations concernant les terroristes n'est pas aisée et on note souvent, dans les sources consultées, des contradictions dans les dates et le parcours de chacun d'entre eux. Nous nous sommes, par ailleurs, restreints à l'étude de certains groupes liés à Ressam, ce qui implique l'exclusion d'un certain nombre de terroristes trop périphériques par rapport à Ressam. À partir de la liste élaborée et de la lecture de la documentation citée ci-dessus, nous nous sommes concentrés sur la nature et le type de liens qui unissaient Ressam aux différents réseaux avec lesquels il fut en relation de façon à mieux comprendre la dynamique de la cellule de Montréal et des groupes affiliés. L'analyse qui suit est une première ébauche destinée à être affinée et modifiée.

L'affaire Ressam montre que le type de réseau auquel il était lié fonctionne autour de petits groupes, comme celui de la cellule de Montréal, reliés entre eux par de multiples passerelles, plus souples et amalgamés à des ensembles plus vastes et informels. L'accès à un de ces groupes peut permettre le passage à d'autres, l'échange d'information ou de matériel, celui-ci se faisant par des liens généralement plus faibles. Ainsi, la cellule de Montréal était organisée autour d'un petit noyau soudé (celui de l'appartement de la Place Malicorne), autour duquel tournait des éléments périphériques ; ce petit noyau avait des contacts avec d'autres groupes ou organisations par l'intermédiaire d'un ou plusieurs de ses membres mais ces liens étaient plus faibles ou distendus. De son côté, Fateh Kamel, qui était en quelque sorte le pivot de la cellule de Montréal (Sageman, 2005), avait aussi, entre autres, des liens avec le Groupe de Roubaix, en France, et d'autres groupes en Turquie et en Italie notamment, ces liens étant indirects par rapport à Ressam. La cellule que formaient Ressam avec ses camarades, à Montréal, avait des ramifications en Europe, en Afrique et en Asie au travers notamment d'un vaste trafic de faux papiers.

Les réseaux terroristes ont, en effet, diverses fonctions :
- trouver et fournir des faux papiers à d'autres membres ou connaissances du réseau
- acheter des armes, former des combattants, etc.
- préparer des attentats et autres types d'action.

Ces diverses fonctions expliquent les différents types d'actes qui ont été commis : vols, fraudes, usurpation d'identité, contrebande, trafic d'armes, etc. Ressam utilisa ainsi plusieurs fausses identités pour voyager : Nasser Ressam, Tahar Medjadi, Antoine Benni Noris et Mario Roig (dernière identité avec laquelle il comptait retourner en Algérie après avoir commis son attentat aux États-Unis).

 
     
 

Les différentes branches du réseau mondial

Il existe différentes branches qui appartiennent au réseau mondial du djihad salafiste mondial lié, plus ou moins étroitement, à Ben Laden. Pour Sageman (2005), le djihad salafiste mondial, sur lequel a porté ses travaux, est un mouvement social revivaliste islamique. Chaque réseau comprend plus particulièrement une aire géographique et emploie des individus qui appartiennent aux mêmes ethnies ou nationalités. Par ailleurs, chaque branche de ce réseau comprend différents sous réseaux qui réalisent des opérations. La plupart des pivots des réseaux sont liés entre eux. Nous nous sommes basés ici sur les travaux de Sageman (2005), qui a identifié quatre branches principales du réseau mondial salafiste. Elles sont constituées par le Bureau central, la branche du Proche-Orient, la branche d'Asie du Sud-Est et la branche maghrébine à laquelle appartenait Ressam (Sageman, 2005 : p. 335 ; Figure 1).

Les réseaux de ces différentes branches ne sont pas étanches mais permettent, au contraire, une grande fluidité dans les contacts et il existent de nombreuses passerelles entre tous les sous réseaux des 4 branches (pour une analyse détaillée, voir S. Skillikorn, 2004, analyse faite à partir des données collectées par Sageman).

 
     
 

La nature des liens noués

Lorsqu'il débarque à Montréal, Ressam est un individu seul, qui ne connaît personne sur place, mais il n'est pas dépourvu d'habiletés et d'expériences apprises ailleurs. Il avait déjà pu obtenir un faux passeport pour quitter la France et venir à Montréal. Arrêté par les services d'immigration, lors de son arrivée au Canada, il sait ce qu'il faut faire pour demeurer sur place et invente une fausse histoire pour déposer en même temps une demande de réfugié politique. Une fois sur place, Ressam va faire la connaissance de plusieurs autres compatriotes et immigrés qui vont s'agréger en différents cercles, qui vont aussi amener à la constitution de nouveaux liens.

En ce qui concerne les liens qui unissent les membres de la cellule de Montréal, nous ferons ici appel à la théorie des « liens faibles » et des « liens forts » de Granovetter (1973 ; 1983). Selon cette théorie, les « liens forts » sont ceux qui nous unissent à des proches, membres de la famille, amis, conjoints, tandis que les « liens faibles », plus relâchés, nous unissent généralement à des connaissances, d'anciens camarades, des parents moins proches, des voisins, des collègues de travail éloignés. Diverses caractéristiques ont été mises en évidence en ce qui concerne ces deux types de liens (Lemieux et Ouimet, 2004). Les liens forts donnent lieu à des relations plus fréquentes auxquelles on consacre également plus de temps qu'à celles des liens faibles. Il y aussi plus d'intimité (telles que des confidences mutuelles) dans les liens forts. Les services rendus y sont plus fréquents et il y a une grande multiplicité dans les liens forts (les proches sont liés entre eux dans des domaines plus divers qu'entre les connaissances; Lemieux et Ouimet, 2004 : 44).

Il résulte de ces différentes caractéristiques que les réseaux sociaux reposant sur des liens forts ont davantage tendance à se fermer sur eux-mêmes, alors que les réseaux de liens faibles sont plus ouverts sur l'extérieur. C'est notamment le cas de la transmission d'informations. Les proches qui se voient plus souvent se transmettront moins d'informations que les connaissances aux réunions plus occasionnelles. Granovetter avait élaboré à partir de ces constatations une théorie postulant que dans la recherche d'emploi, les liens faibles sont généralement plus utiles que les liens forts. À l'intérieur d'un réseau social, il y a aussi des liens plus forts que d'autres. C'est le cas, par exemple, comme nous le verrons, des individus qui fréquentent régulièrement l'appartement de la Place Malicorne.

Il est possible également d'affiner la nature des liens forts et des liens faibles pour avoir une meilleure analyse de la façon dont fonctionnent les réseaux terroristes. En étudiant le parcours des 19 terroristes qui ont commis les attentats du 11 septembre aux États-Unis, Krebs (2001) a établi trois types de force de liens. La force du lien est mesurée par le temps que les terroristes passent ensemble. Ceux qui vivent ensemble et qui fréquentent la même école, les mêmes classes ou les mêmes entraînements ont des liens forts. Ainsi, les liens entre Ressam et ses compagnons avec qui il partage l'appartement de la rue Malcorne peuvent être considérés comme forts. Ceux qui voyagent ensemble et participent ensemble à des réunions ont des liens moyens. Enfin, la dernière catégorie comprend les individus qui ont été enregistrés comme ayant fait ensemble une transaction financière ou se sont rendus occasionnellement à une réunion mais n'ont pas d'autres liens.

En se fondant sur ces différents travaux, nous avons analysé la structuration de la cellule de Montréal, et la façon dont fonctionnaient les passerelles et la nature des liens.

 
     
 

Structuration de la cellule de Montréal

Une fois sur place, à Montréal, Ressam fréquente, entre autres, une mosquée où il sait qu'il va pouvoir rencontrer des compatriotes et d'autres immigrés.

Premier cercle

Lors de ses passages à la mosquée, il fait la connaissance de ceux qui deviendront ultérieurement ses complices et qui fréquenteront régulièrement l'appartement de la rue Malicorne, qui deviendra leur lieu de ralliement : Mustapha Labsi, Adel Boumezbeur et son frère, Said Atmani, les frères Iklef et Fateh Kamel. Autour de ce groupe gravitent d'autres individus, comme Hannachi, qui apportent aussi leur soutien à différentes actions.

C'est dans ce premier cercle que Ressam trouve ceux qui lui apportent une aide directe : Mustapha Labsi l'aide dans ses vols ; Fateh Kamel lui permet d'écouler la marchandise dérobée ; Abderraouf Hannachi lui permet d'avoir accès aux camps d'entraînement militaire afghans ; Abdelmajid Dahoumane l'accompagne à Vancouver pour l'aider à préparer ses explosifs. Mourad Iklef le conseille sur l'engin explosif qu'il veut construire pour commettre son attentat. On peut parler ici de liens forts et directs.

Ce premier cercle peut favoriser le passage de sympathisants à celui de moudjahdines en créant un arrière-plan fructueux (longues discussions sur le djihad, échanges d'expériences, d'informations, partage de mêmes vues idéologiques) et en offrant les opportunités pour s'engager dans des actions violentes par un support logistique (réseaux de soutien, contacts à l'étranger, possibilités d'écouler la marchandise volée, possibilité d'acquérir des armes, des faux papiers, etc.). On peut y retrouver certains mécanismes identiques à ceux de la fréquentation de pairs délinquants.

Fluidité des liens avec l'extérieur

Si les liens entre les membres d'une même cellule sont souvent forts et directs, les liens avec l'extérieur sont marqués par une grande fluidité et une multiplicité de contacts et de passerelles. Les rapports de la cellule de Montréal avec les réseaux extérieurs étaient les plus lointains et distendus mais un coup de fil, un courriel ou une simple recommandation pouvait servir de sésame pour obtenir de l'aide à travers divers pays et continents. Les individus peuvent facilement être logés, y compris chez des tiers qu'ils ne connaissent pas (mais qu'un tiers leur a présenté), trouver des recéleurs ou un faux passeport grâce à la toile des liens tissés. Les gens vont et viennent facilement et nouent aussi des contacts. Ainsi Laïfa Khabou, lié à Fateh Kamel et au Groupe de Roubaix, vint passer quelques temps dans l'appartement de la rue Malicorne pour y réceptionner des passeports. Un appel téléphonique suffit pour mettre en contacts deux personnes connues toutes les deux par un tiers commun. C'est de cette façon que Ressam entra en contact avec Meskini, qu'il ne connaissait pas, par l'intermédiaire d'un tiers commun, Haouari. Les liens faibles et les liens moyens (selon la définition de Krebs, 2001) jouent là un rôle important dans le fonctionnement de ces réseaux.

Pour Sageman (2005), Fateh Kamel était le pivot de la cellule de Montréal et plusieurs passerelles ou noeuds partent de lui (ou passent par lui). Sa position d'ancien combattant en Afghanistan et en Bosnie lui a permis d'être mis en contact avec beaucoup d'autres individus, en Europe, au Maghreb et au Canada où il a tissé une véritable toile. Ses activités comprennent, entre autres, des vols de voiture en Turquie, la mise en place d'un réseau de faux papiers, dont la cellule de Montréal faisait partie, et des opérations en Jordanie (où il est arrêté en 1999 et extradé vers la France pour y être jugé pour ses liens avec le Groupe de Roubaix).

Ces trafics sont très importants car ils permettent aux combattants et aux terroristes de franchir les frontières sans trop de problème. C'est en quelque sorte le nerf de la guerre pour faire voyager les membres du réseau et exfiltrer des combattants d'une zone. Un des chapitres du manuel d'entraînement d'al-Quaïda est consacré aux faux documents d'identité et comment se les procurer. Une grande partie de l'activité des membres de la cellule de Montréal, et notamment de Ressam pendant la majeure partie de son séjour au Québec, fut de récolter des papiers d'identité et des cartes de crédit. On peut s'apercevoir aussi avec quelle facilité il est parfois possible pour des membres d'un réseau d'obtenir des faux documents d'identité ou des visas, et de leur importance. Ainsi, Ressam a voyagé avec des faux papiers pendant tout son périple en Afghanistan et à son retour au Canada, et il put aussi se procurer facilement des visas vierges pour Meskini et Dahoumane qui devaient l'aider dans son projet d'attentat. Pour ce faire, il lui a suffi de téléphoner, en Grande-Bretagne, à Abou Doha, rencontré dans les camps d'entraînement en Afghanistan, qui les lui fit envoyer au Canada. Ressam s'engagea aussi auprès de Mokhtar Haouari, qui lui avait aussi apporté son aide (c'est Said Atmani qui lui fournit l'adresse de Haouari), à lui fournir deux autres visas vierges pour un de ses cousins qui voulait voyager avec un ami. Ressam ne semblait pas penser qu'il y aurait de problème à ce sujet.

Il y a donc plusieurs cercles concentriques qui partent du pivot, puis qui essaiment vers d'autres sous-ensembles. Pour Sageman, la croissance de ce type de réseau repose donc avant tout sur un processus d'attachement préférentiel, lié à la personnalité et aux contacts de Fateh Kamel, et un non processus aléatoire, ce qui « signifie que la probabilité de voir un nouveau noud se connecter à n'importe quel autre dépend du nombre de ses liens (.). C'est un point commun aux deux branches arabes du djihad salafiste mondial. » Sageman (2005 : 255).

On peut se poser d'ailleurs la question de savoir pourquoi ce fut Hannachi qui mit Ressam en contact avec les responsables des camps afghans et pas Fateh Kamel, qui était lui aussi un ancien de ces camps. Plusieurs hypothèses peuvent être émises. Kamel voyageait beaucoup et ne pouvait pas toujours être disponible pour prendre des contacts pour ce type de transfert, ou s'occupait peu de ce genre de transfert, laissant le recrutement direct à d'autres. Ou bien il avait des contacts moins fréquents et plus distendus avec les responsables des camps depuis qu'il les avait lui-même fréquentés. Ou tout simplement, la proximité du retour d'Hannachi, qui venait de revenir de ces camps, était plus prometteuse et facile pour envoyer Ressam en Afghanistan.

Il y a ainsi, au sein de la cellule de Montréal et des réseaux qui lui sont affiliés, différents nouds ou pivots qui permettent la connexion entre d'autres réseaux ou individus et qui sont plus essentiels à la survie ou à l'extension d'un groupe. Cependant, chaque membre d'un groupe peut être amené à faire de nouveaux liens et à les connecter à son groupe d'origine, multipliant en cela les contacts. Les positions de chacun ne sont d'ailleurs pas figées et le réseau est en constante évolution.

Ainsi, Ressam n'avait que peu de contacts avec l'extérieur jusqu'à son voyage en Afghanistan ; la plupart de ses liens se trouvant à Montréal. Par contre, une fois passé par ces camps, son réseau s'est considérablement enrichi, par l'ajout de liens faibles mais précieux. Il a pu aussi jouer à son tour les intermédiaires comme il avait promis à Meskini, s'engageant à le faire aller à son tour dans les camps d'Afghanistan. À Khalden, il a reçu un entraînement mais également un support logistique et matériel (argent remis en liquide, fourniture d'explosifs ; autres membres de la cellule qui devaient le rejoindre et l'aider). Il a reçu aussi l'aide d'Al Montaz (qui lui a notamment donné une grosse somme en liquide), d'Abou Doha et d'Abou Jaffar, tous trois rencontrés dans les camps d'entraînement afghans. Idem pour la petite cellule, constituée dans ces mêmes camps, et qui devaient le rejoindre au Canada pour planifier et exécuter l'attentat contre l'Aéroport de Los Angeles.

Ressam peut à son tour se servir des liens qu'il a noués et en constituer de nouveaux (Meskini). Pour organiser son attentat, Ressam a besoin de quelqu'un pour l'aider aux États-Unis, quelqu'un y étant déjà implanté serait un atout. Il en parle à Haouari qui le met en contact avec un ami d'enfance, Meskini, qui voulait, de son côté, se rendre dans les camps d'entraînement en Afghanistan. Ressam ne connaît pas Meskini mais Haouari s'en porte garant. Ressam, à son tour, se portera garant de Meskini auprès de son contact pour les camps afghans.

Cet exemple montre la façon dont les contacts sont noués et ensuite comment ils sont utilisés sur le terrain, notamment pour la transmission d'informations, de matériel ou de liquidités, à travers un réseau fluide tissé de liens multiples. Si un certain nombre de liens sont « faibles » ou distendus, il en existe d'autres, plus forts, qui lient des individus par une proximité géographique (même appartement, même quartier) et sociale (amitié), comme nous allons le voir.

La fluidité et la multiplicité des liens posent évidemment des questions de sécurité puisque le nombre de personnes en contact avec le réseau augmente régulièrement. Pour réduire les possibilités de fuite, des mesures étaient enseignées dans les camps d'entraînement en Afghanistan :

« One is to preserve your secrets. And when you work in a group, each person knows only what he is supposed to do, not more, to preserve your secrets. Avoid the places that are suspicious or will bring suspicion upon you, such as mosques. Avoid wearing clothing that would bring suspicion upon you. When you speak on the phone, speak in a very natural, normal language, or in a for foreign language » (témoignage de Ressam, p.552).

Il y a, au sein de ces réseaux, différents nouds ou pivots qui permettent la connexion entre d'autres réseaux ou individus et qui sont plus essentiels à la survie ou à l'extension d'un groupe. Cependant, chaque membre d'un groupe peut être amené à faire de nouveaux liens et à les connecter à son groupe d'origine, multipliant en cela les contacts.

On peut donc constater, au sein de la cellule de Montréal, l'existence de liens faibles, ou distendus, mais aussi de petits clans, plus soudés, qui partagent information et savoir, entre eux et avec l'extérieur. Sageman (2005) avait aussi relevé ce point pour d'autres réseaux comme la cellule de Hambourg (responsable des attentats du 11 Septembre).

 
     
 

Avantages et désavantages de ce type de réseau

Ce type de réseau informel et fluide a une incontestable efficacité en multipliant les sources de connaissance et d'entraide, sans être pour autant lourd à gérer et coordonner. Il permet de mieux résister à des opérations policières ou du contre-terrorisme. Si des membres sont arrêtés, cela n'influe pas sur l'ensemble du réseau ; on peut couper un certain nombre de nouds sans que l'ensemble en soit trop affecté. Un réseau plus hiérarchique succombe plus facilement après l'arrestation de ses leaders.

Cependant, un des désavantages de ces petits réseaux réside dans ses pivots. Si un trop grand nombre de pivots est détruit, les nouds ne peuvent plus se connecter aussi facilement et peuvent rester sans communication entre eux. Ces noeuds peuvent essayer de nouer de nouveaux contacts pour poursuivre un certain nombre d'opérations, comme Ressam le fit pour continuer la préparation de son attentat, mais il semble plus difficile dans ces cas d'organiser de grosses opérations, nécessitant une plus longue planification, comme les attentats du 11 Septembre. Une part plus grande est laissée à l'improvisation et dépend des nouveaux contacts noués rapidement, ce qui amoindrit l'efficacité et la réussite de telles opérations. Mais les contacts essaimés peuvent, au bout d'un certain temps, permettre la reconstitution d'un nouveau réseau (Sageman, 2005).

Selon Sageman (2005), les liens faibles jouent aussi un rôle fondamental en fournissant un accès au djihad pour les candidats potentiels. Car, pour rejoindre le djihad, les candidats doivent encore en trouver l'accès.

 
     
 

L'accès au réseau

L'accès à ce réseau peut se faire de plusieurs façons (lien social, économique, religieux) et dans des endroits divers (établissement scolaire, quartier, terrains d'action, guerre, organisation caritative, mosquée). Nous en développerons ici uniquement quelques uns. Si l'on observe la cellule de Montréal, on peut constater que les rencontres empruntent ces différents schémas. Les membres se sont rencontrés soit par l'intermédiaire de la fréquentation de la mosquée Assuna Annabawiyah, soit par l'entremise de connaissances ou d'amis, qui les ont présentés à d'autres personnes avec qui ils ont noué des relations plus étroites, soit parce qu'ils étaient du même quartier. Il y a donc dans ce premier cercle une certaine proximité géographique et/ou sociale. Il y a aussi une grande partie de hasards dans ces rencontres et dans le moment où elles se produisent.

Les lieux de culte et de foi

Ressam rencontra la plus grande partie de ses premiers amis par l'intermédiaire d'une mosquée. Non pas qu'il fut particulièrement religieux lorsqu'il débarqua à Montréal, mais il savait qu'elle lui offrirait l'opportunité de rencontrer d'autres personnes, notamment des compatriotes, des immigrants et des réfugiés. Sans doute avait-il pu constater en Algérie, dans sa ville natale qu'une mosquée drainait de l'influence et permettait des rencontres avec d'autres personnes, et ce, même s'il ne l'avait pas lui-même beaucoup fréquentée. Abderraouf Hannachi était un fidèle régulier de la mosquée Assuna Annabawiyah et agissait à l'occasion comme recruteur pour le djihad mondial.

Christophe Caze, Lionel Dumont et une partie du Groupe de Roubaix s'étaient rencontrés à la mosquée de Villeneuve-la-Garenne (département des Hauts-de-Seine) et à celle de la rue Archimède à Villeneuve-d'Ascq (département du Nord). D'autres lieux de foi peuvent aussi fournir des occasions de rencontre, comme le pèlerinage à la Mecque. C 'est à l'occasion d'un tel pèlerinage qu' Hocine Bendaoui a fait la connaissance de Laïfa Khabou.

Selon Sageman (2005), le groupe de Montréal était certes croyant mais pas aussi profondément que celui de Hambourg. Meskini buvait de la bière et fréquentait des femmes rencontrées dans des boites de nuit et Ressam montra lui aussi longtemps un goût pour les discothèques et les vêtements de luxe (Berton et coll., 2002; Bell, 2004). Le Groupe de Roubaix semblait montrer aussi des convictions religieuses plutôt ardentes, notamment Christophe Caze qui s'était converti à l'islam. Il se peut qu'aux convictions religieuses et politiques des membres de la cellule de Montréal se soit mêlé un fort désir d'aventure (Sageman, 2005 : 202). Mais l'attrait des sensations fortes peut aussi jouer dans le cas de jeunes gens comme Hocine Bendaoui, qui fréquentait régulièrement une mosquée et avait fait le pèlerinage de la Mecque. Il avait déclaré lors de son procès : « c'était une sorte de jeu, ce que je voyais dans les films, je le réalisais ». Et : « On récoltait de l'argent pour la cause, c'était joindre l'utile à l'agréable ». (Le Nouvel Observateur, octobre 2001, « Gang de Roubaix : étude de personnalité »).

En ce qui concerne les jeunes issus de l'immigration, notamment ceux du Groupe de Roubaix ou du groupe de Kelkal, en France, on retrouve, selon Roy (2002), un même schéma. Un commanditaire politisé (Fateh Kamel pour le Groupe de Roubaix ; Abdellah Ziyad pour l'attentat de Marrakech ; Ali Touchent pour l'affaire Kelkal) qui « recrute des jeunes gens, en général entraînés dans la petite délinquance, pour qui l'origine ethnique compte moins que le fait d'être socialement marginalisés. Et de se retrouver sur le tard une identité purement islamique, alors qu'ils n'ont aucune réelle pratique ou connaissance religieuse antérieure » (2002 :194).

Les mosquées jouent donc un rôle important dans l'accès (et le maintien) des individus au réseau, offrant des opportunités de rencontre mais aussi, dans le cas des plus radicales, en propageant des appels au djihad. Cependant, si elles exercent un certain attrait et peuvent provoquer adhésions et conversions, elles éveillent aussi l'intérêt des services de police et des autorités. Ce qui explique que lorsque les individus entrent dans un réseau terroriste, on leur inculque, comme dans les camps d'entraînement militaire en Afghanistan, d'éviter les mosquées pour ne pas attirer l'attention sur eux (témoignage de Ressam au procès de Mokhtar Haouari).

Les liens d'amitié et sociaux

L'entrée dans un réseau terroriste peut se faire aussi par des liens d'amitié préexistants qui entraînent le nouvel ami au sein du réseau. Ce fut notamment le cas d'une partie des membres de la cellule de Montréal dont Ressam, qui mit à profit sa fréquentation de la mosquée Assuna Annabawiyah pour se faire des amis dont certains ne montraient pas un grand zèle religieux et n'étaient pas précédemment passés par des camps d'entraînement, ou n'avaient pas combattu en Bosnie, ou sur d'autres champs de conflit. Lui-même ne semble pas s'être engagé dans la guerre civile qui a ravagé son pays, ni avoir fait preuve d'un grand intérêt pour les thèses du FIS. Mais l'enracinement dans un groupe d'amis, qui en outre fréquentaient les mêmes lieux de culte et se voyaient souvent, a permis son passage à un stade plus actif et lui a donné envie de se rendre en Afghanistan.

D'autres membres se connaissaient avant leur arrivée au Canada. C'était le cas, par exemple, des frères Iklef et des frères Bouzmebeur qui connaissaient Fateh Kamel de leur pays d'origine. Les frères Iklef étaient du même quartier, en Algérie, que Kamel. Ces liens leur ont donc permis de s'agréger très rapidement à la cellule de Montréal. Meskini était un ami d'enfance de Mokhtar Haouari, ce qui a permis là aussi de mettre très rapidement en contact Ressam avec Meskini. Les liens de parenté peuvent également influer sur cette agrégation de liens, comme on l'a vu avec les frères Iklef et les frères Boumezbeur. Le groupe des attentats du 11 septembre comptait aussi 3 cousins (Hanza, Ahmed et Ahmed Ibrahim al-Ghamdi) et deux paires de frères (Nawaf et Salim al-Hazmi et Wail et Walid al-Shehri).

L'amitié cultivée dans le combat en général, et le djihad en particulier, peut revêtir une signification spécifique et rendre les liens encore plus forts entre membres proches (Juergensmeyer, 2003 : chap. 10). Cette dimension supplémentaire donne du prix à l'amitié au sein du clan et du djihad et en retire aux affinités extérieures. Dans certains cas, on peut relever un désengagement envers l'extérieur et ce qui ne touche pas le djihad, un processus un peu identique à celui que l'on peut observer dans les sectes (Sageman, 2005 : p. 182).

Les terrains d'action et les camps d'entraînement

Un certain nombre de terroristes se sont également rencontrés dans les camps d'entraînement en Afghanistan et aussi pendant la guerre en Bosnie. Ces terrains d'action servent à l'entraînement des moudjahidines, mais ils permettent aussi la création de liens qui peuvent se révéler précieux ensuite lorsque les membres de ces cellules retournent dans leur pays d'origine ou d'adoption. Les liens ainsi créés peuvent servir au recrutement de nouveaux membres. Ainsi, Ahmed Ressam est parti pour l'Afghanistan après qu'un certain nombre de ses amis et connaissances, comme Hannachi, lui ont vanté les mérites des camps d'entraînement. Là, il a rencontré d'autres individus susceptibles de l'aider par la suite pour les opérations qu'il voulait mener.

Fateh Kamel a suivi lui aussi les camps d'entraînement afghans et il s'y est fait un certain nombre de contacts utiles par la suite pour la mise en place de son réseau. Comme ce fut le cas pour la Bosnie également. Kamel y fit la connaissance de Abdullah Ouzghar, Chrisophe Caze, Lionel Dumont, Safé Bourada et Said Atmani, dit Karim. Après les accords de Dayton, il a conseillé à Christophe Caze et Lionel Dumont de mettre en place leur propre cellule en France (Groupe de Roubaix) et il a demandé à Abdullah Ouzghar et Said Atmani de le rejoindre au Canada. Certains d'entre eux viendront s'agréger plus étroitement au cercle qui s'est formé à l'appartement de la rue Malicorne.

Ces liens permettent en outre d'aider des combattants « amis » (pas forcément connus, mais dont on sait qu'ils ont transité par ces camps) à être exfiltrés d'un territoire ou à faciliter leur transfert dans un autre pays. Ces lieux permettent ainsi de créer des passerelles entre des individus isolés et une synergie et une solidarité entre les anciens membres.

Enfin, les hommes ainsi formés peuvent aussi être déployés sur d'autres champs de combat. Un certain nombre de moudjahidins entraînés en Afghanistan se sont retrouvés en Bosnie. En effet, après les camps d'entraînement en Afghanistan, la guerre en Bosnie a offert un autre lieu où de telles solidarités se sont créées et a fourni de nombreux éléments à la mouvance islamiste internationale.

À partir de 1992, des milliers de volontaires musulmans viennent se battre en Bosnie. Ils fournissent le bataillon des moudjahidins, mais ils nouent également des contacts sur place. Un certain nombre d'entre eux reçoivent en outre la nationalité bosniaque, ce qui leur permettra ultérieurement de pouvoir voyager plus facilement. Certains sont des vétérans des camps d'entraînement afghans. C'est encore le cas de Fateh Kamel, de Hamid Aich ou d'El Maali, vétéran de la guerre contre les Russes, qui s'installe à Zénica. Il y devient le responsable d'une légion de volontaires musulmans venus aider les Bosniaques et combattre les Serbes et les Croates. Mais la guerre en Bosnie offre aussi un débouché pour de nouveaux combattants du djihad, avides de soutenir la cause islamiste, comme Christophe Caze. C'est là aussi qu'on retrouve une grande partie de ceux qui feront ultérieurement partie du Groupe de Roubaix comme Lionel Dumont, Mouloud Boughelane et Hocine Bendaoui.

Plusieurs camps d'entraînement sont créés en Bosnie centrale, entre autres à Zénica (camp Al-Jihad, dans le quartier périphérique de Podbrezje), à Zeljezno Polje (près de Zepce), à Mehurici ou à Konjik. Le Saoudien Abu Abdul Aziz, qui a combattu en Afghanistan, au Cachemire et aux Philippines, prend la tête des Forces musulmanes au début de la guerre en Bosnie-Herzégovine et affirme ne pas dépendre de l'état-major bosniaque. Ils furent regroupés dans la 7e brigade, qui réunissait des volontaires bosniaques et des éléments étrangers, intégrée au 3e corps de l'armée bosniaque. Mais comme des tensions s'élevèrent très vite entre les combattants bosniaques et les volontaires étrangers, ces derniers furent regroupés, en 1993, dans un bataillon spécifique : El Mudzahid (Dérens, 2005).

Entre 1992 et 1995 et la période qui a suivi les accords de Dayton, de nombreux passeports bosniaques ont été distribués aux volontaires du djihad international. Plusieurs des terroristes des attentats de Londres et de Charm El-Cheikh avaient séjourné en Bosnie (Dhérens, 2005). D'autres avaient la nationalité bosniaque. La venue de ces volontaires s'inscrivait dans trois cadres : l'ighatha, l'activité de secours, la da'wa, la prédication islamique, et le djihad. (Bellion-Jourdan, 2001). Un certain nombre d'individus, qui firent ultérieurement partie de réseaux terroristes, sont passés d'ailleurs par des associations caritatives ou des ONG musulmanes, dont certaines entretiennent des liens avec la nébuleuse de Ben Laden.

À la fin de la guerre, les accords de Dayton (1995) exigent le départ de toutes les forces étrangères et les autorités américaines demandent de mettre fin à ce que Richard Holbrooke, le négociateur américain, a qualifié de « pacte avec le diable ». La 7e Brigade est dissoute au début de l'année 1996 et le gouvernement bosniaque demande aux « volontaires étrangers » du bataillon des moudjahidines de quitter le pays, pour laisser la place aux militaires américains, canadiens et européens. « Même nous, les moudjahidines, venus pour aider le peuple bosniaque contre leurs agresseurs, on nous considère comme des terroristes », déplore Abou El Maali dans le journal L'appel du Jihad.

La Bosnie, soupçonnée par les services américains d'abriter des réseaux liés à Ben Laden, a pris des mesures pour lutter contre le terrorisme. Mais la tâche n'est pas aisée car il s'agit de repérer ces moudjahidins au sein de milliers d'autres personnes. En effet, selon les chiffres officiels, 12 000 personnes ont reçu la nationalité bosniaque pendant ou après la guerre (Le Monde, Christophe Châtelot, 23 octobre 2001). C'est, par exemple, le cas de Said Atmani et de Zoheir Choulah (qui furent déchus de la nationalité bosniaque après leur arrestation). La nationalité bosniaque permettait aux individus membres de groupes terroristes de pouvoir voyager plus facilement ou d'obtenir d'autres documents d'identité. Après la Bosnie et l'Afghnistan, de nouveaux terrains semblent se former (Irak, Tchéchénie) offrant la possibilité pour les réseaux d'y déployer de nouveaux membres, souvent relayés par des anciens ayant servi ailleurs.

Ces réseaux ne sont donc pas figés. Ils évoluent dans le temps, se modifient, au gré des coups que peut leur porter le contre-terrorisme (éradication de certaines cellules, obligation de se redéployer, de trouver de nouveaux contacts) mais aussi en fonction des événements sociopolitiques survenant dans le monde et dans le pays (guerre civile, changement d'alliance, changement de régime) où ils sont implantés.

 
     
 
 
     
   
 
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