Le financement d'activités terroristes au Canada

 
     
  Les sources du financement d'activités terroristes  
 

 

 
  Introduction

Les gouvernements officiellement engagés dans la lutte contre le terrorisme ont opté pour un déploiement de leurs ressources et de leurs efforts sur deux plans: le niveau tactique et le niveau stratégique. Le niveau tactique consiste en des actions ponctuelles, limitées dans le temps. Des individus ou des groupes sont ciblés, ou encore il est question de trouver une solution à un problème identifié, pour lequel il est possible de mettre en place des mesures rapidement en ayant pour objectif un résultat visible immédiatement ou à court terme. Au niveau stratégique ce sont aux éléments structurels de l'environnement légal, économique et politique que les intervenants s'attaquent. Les changements visés sont des transformations en profondeur, durables, à long terme, susceptibles de relever autant de la sphère législative, commerciale, économique, culturelle, démocratique et sociale que du mode de fonctionnement des institutions (entre autres les institutions bancaires et les banques, principales alliées des réseaux terroristes).

Cette représentation en deux grandes lignes directrices reste schématique, mais rend toutefois assez bien compte des options qui ont retenu la faveur des gouvernements étatsunien et canadien au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. De plus, la frontière entre sécurité interne et sécurité externe sembla s'estomper et la nécessité d'établir des plans communs, au niveau national et international est devenue une priorité. Près de trois ans plus tard, plusieurs observateurs estiment que les multiples obstacles qui sont apparus sur le chemin de la sécurité sont révélateurs de l'incapacité des leaders de la lutte contre le terrorisme à mettre sur pied une stratégie d'envergure internationale pour des individus ou des groupes terroristes dont le rayon d'action se déploie à l'échelle du globe (Institut des hautes études de la défense nationale; Report of an Independent Task Force; Haass). Parmi les difficultés le plus souvent citées, on relève: le manque de coordination entre les agences régulatrices, la diversité des lectures par un grand nombre de pays du problème spécifique du terrorisme, le manque de ressources de pays aux prises avec la famine, l'instabilité politique et les incertitudes économiques récurrentes.

Une des constatations principales émergeant des observations qui suivent est que le choix d'un mode de financement ou d'un autre par un groupe terroriste est fortement influencé par les stratégies et les tactiques adoptées dans les pays où ils ont choisi de fonctionner. Dans un premier temps, donc, nous procédons à la recension des principales voies légales et illégales auxquelles les groupes terroristes ont accès pour financer leurs activités. Soulignons tout de même dès le départ que le choix d'une source de financement n'est pas exclusivement dicté par l'environnement juridique et politique dans lequel il est fait, et que chaque organisation terroriste a un certain nombre de préférences qui lui sont propres. Par la suite, pour illustrer la perspective de recherche adoptée ici, nous allons nous intéresser à certaines organisations ciblées de manière à relier ensemble les activités supposées de financement à des groupes en particulier. Au Canada, quelques groupes et plusieurs individus ont fait récemment la manchette (voir le cas Suresh), ce qui serait l'indice, que même en sol canadien, des activités de financement d'activités terroristes s'organisent et se pratiquent sur une base continue.

 
 

 

 
 

1. Différentes sources de financement d'activités terroristes

Pour mettre à jour les différentes formes que revêt l'infrastructure financière des groupes terroristes, nous allons nous référer à un ensemble de documents et d'analyses, du continent nord-américain, mais aussi de l'espace européen (GAFI, Rapport sur les typologies de blanchiment de capitaux, 2001-2002; GAFI, Directives à l'attention des institutions financières pour la détection des activités de financement du terrorisme, 24 avril 2002; Marret, 2000). En dépit des informations abondantes dont les sites Internet font état (Interpol, Fonds monétaire International, Central Intelligence Agency, Federal Bureau of Investigation, GAFI, SCRS, CANAFE) et qui sont disponibles au grand public, une constante demeure: certaines activités sont légales, d'autres sont illégales, et un nombre important se trouvent dans une zone grise où la légalité fluctue ou reste ambiguë; l'identification des participants n'est pas une chose aisée; les destinataires des fonds ne sont pas systématiquement connus; l'utilisation des fonds est mixte, par exemple, à la fois pour des oeuvres caritatives et pour des fins terroristes. À cela s'ajoute la possibilité que des membres de l'organisation détournent pour des fins personnelles des fonds destinés à des activités terroristes (voir le cas Hawamda).

Sources de financement d'activités terroristes
étatiques
à légalité variable
illégales

—États « dévoyés »
—États escroqués
—États en contexte de conflit armé

—dons de particuliers
—organismes humanitaires
—cotisations
—vente de publications/marchandises
—conférences
—sollicitation directe
—associations civiques

—activités criminelles organisées
—enlèvements, extorsion
—contrebande
—fraudes
—vols divers

1.1 Le financement par l'État

Une source de financement des activités terroristes est attribuée à l'apport et au soutien explicite d'États qui contribuent à fournir les fonds, les armes et le matériel technique nécessaire aux actes projetés. Selon le Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI), ce terrorisme « sous l'égide des États » serait en déclin. Cependant, pour le SRCS tout comme pour le Département d'État étatsunien (USDS) le problème des États sponsorisant le terrorisme continue de se poser. La liste des gouvernements à surveiller, selon l'USDS, comprend la Corée du Nord, Cuba, l'Iran, l'Irak, la Libye, le Soudan et la Syrie. Quoi qu'il en soit, cette source de financement reste importante, dans la mesure où elle pourrait toujours resurgir ou s'intensifier si des événements politiques majeurs en mesure de bouleverser l'ordre mondial devaient survenir.

1.2. Les sources à légalité variable ou ambiguë

GAFI estime crucial de faire la différence les sources de financement légales qui proviennent de la même région géographique que celle où se commettent les activités terroristes, et celles qui viennent de pays différents. Cette précision est effectivement féconde. Le Canada, par exemple, est en général considéré comme une « terre d'accueil » pour les terroristes qui procèdent à des activités variées de financement sur son territoire, dont les fruits seraient ensuite envoyés soit par le réseau bancaire officiel, soit par les systèmes informels de transferts de fonds. En l'occurrence, il importe de relever les distinctions entre les activités de financement opérées dans un pays où des actes terroristes ne seront pas commis et les activités de financement perpétrées dans un pays où des actes terroristes se produisent.

Les dons et le financement en provenance de particuliers: des individus fortunés appartenant ou non à une organisation terroriste sont partie prenante au financement d'activités terroristes, en contribuant aux dépenses encourues par le groupe supporté.

Lever directement des capitaux par le biais d'activités « génératrices de revenus ». Selon GAFI les terroristes peuvent « tirer une partie de leurs ressources de revenus perçus de façon légitime ». Pour le Département d'État des ÉU (USDS) il importe aussi de prendre en considération que des sources de revenus proviennent d'entreprises commerciales légitimes: les groupes terroristes « obtiennent aussi des dons de chefs d'entreprise compréhensifs ».

Les revenus en provenance d'organismes humanitaires et d'associations de charité: les membres d'une communauté, en raison de leurs croyances religieuses, sont invités à donner une partie de leurs revenus à des fins d'éducation, de soins de santé, ou en vue de l'achat de médicaments. Dans ces cas une partie des capitaux recueillis à des fins humanitaires est détournée pour des activités terroristes. En fait, les organismes religieux et de secours font partie d'une catégorie plus vaste qualifiée par le GAFI (11 octobre 2002) d'organismes à but non lucratif. Les formes de ces organismes à but non lucratif sont multiples et sont susceptibles de s'adapter aux pays et aux régions où ils s'installent pour des motifs pluriels. On relève ainsi: les associations, fondations, comités de collectes de fonds, organismes de services locaux, entreprises d'intérêt public, organismes constitués en sociétés anonymes et institutions publiques de bienfaisance (GAFI, 11 octobre 2002). Les motifs de collectes de fonds de ces organismes de fonds sont variés: caritatifs, religieux, culturels, éducatifs, sociaux ou confraternels, et autres bonnes oeuvres (GAFI).

En matière de financement d'activités terroristes, il n'est pas toujours possible de distinguer entre les organismes à but non lucratifs qui sont utilisés à leur insu par les terroristes et ceux qui sont établis précisément à cet effet (NewsHour with Jim Lehrer, 4 décembre 2001, pour une discussion du cas particulier The Holy Land Foundation).

La collecte de cotisations et/ou de frais d'inscription: comme la vente de cartes de membres.

La vente de publications: comme du matériel de propagande.

Les tournées de conférences, manifestations culturelles et sociales: au Canada, par exemple, des rallies ont permis aux Tigres tamouls de faire connaître leur programme et de recueillir des fonds.

La sollicitation (porte à porte) auprès de la communauté visée: souvent effrayée par les menaces ou la crainte de représailles, certains membres d'une ethnie en exil est contrainte de contribuer aux causes terroristes. Les contributions peuvent également être volontaires.

Les revenus en provenance d'associations civiques et confessionnelles: « Depuis le début des années 1990, les groupes terroristes dépendent de plus en plus des dons provenant de ces associations » (USDS).

1.3. Les sources illégales

Activités criminelles qui s'apparentent à celles d'organisations criminelles: on peut noter, entre autres le recours au trafic de stupéfiants, et la fausse monnaie. En effet, selon Mentouri (L'Expression, 10-11-2003): "la fausse monnaie constitue le meilleur moyen de financement du trafic de drogue et surtout du terrorisme". Certains réseaux seraient "composés d'Algériens relayés par des complices en Algérie et à l'étranger" (Mentouri, L'Expression, 10-11-2003). Pour Aninat, Hardy et Johnston (2002): "several terrorist organizations are known to finance their activities out of the proceeds of crime".

Enlèvements ou extorsions: les rançons payés pour libérer les otages ainsi que les fonds extorqués aux entreprises, l'« impôt révolutionnaire », constituent une importante source de financement pour les terroristes. Ces ressources garantissent une forme de régularité dans les revenus escomptés, en raison des populations captives qui en subissent les effets concrets.

Activités de contrebande à grande échelle: trafic de diamants, de pierres précieuses,

Différents types de fraude: comme les opérations frauduleuses sur cartes bancaires.

Formes variées de vols, de cambriolage: par exemple, vols d'automobiles. En outre, selon Marret (2000: 67), le hold-up constitue un autre source de financement déjà utilisée par les terroristes.

 
 

 

 
 

2. Les sources de financement du terrorisme et les modes d'opération d'un groupe

À la suite d'analyses issues de textes récents sur les tendances actuelles du terrorisme il apparaît pertinent d'examiner trois hypothèses: 1) que les modes d'opération des groupes terroristes seraient spécifiques à chacune des organisations étudiées; 2) que les sources de financement ne sont pas fixées dans le temps et dans l'espace mais au contraire fluctuent et évoluent; 3) que les groupes terroristes sont susceptibles de privilégier des moyens légaux de fiancement dans les pays où ils ne commettent pas d'actes terroristes, qui restent ainsi des « zones d'activités secondaires ».

En effet, comme nous l'avons déjà mentionné, pour saisir dans toute sa complexité la question du financement des activités terroristes il faudrait distinguer entre les pays où un groupe commet ses actes terroristes (« zones d'activités primaires ») et les pays où il n'en commet pas et se limite à des activités de support. Pour bien des groupes internationaux le Canada se situe dans la seconde catégorie : c'est un espace commercial choisi et utilisé en raison de sa position géographique stratégique, où le groupe ne commet pas d'acte terroriste violent et évite ainsi d'éveiller l'attention des autorités. Ainsi, s'y livrer à des activités de financement trop visiblement illégales serait inconséquent. Par contre, plusieurs formes de financement illégales mais hautement efficaces sont utilisées dans des endroits où a) le groupe est déjà ciblé par les autorités et/ou b) les autorités sont impuissantes devant à la fois le terrorisme et la criminalité. Par exemple, comme le notent le CFR, Cooley et en particulier Jean-François Thony (FMI), il existe « une étrange similarité entre la géographie des mouvements terroristes et la géographie du trafic de la drogue à grande échelle ». Ainsi: « In physically moving its assets, al-Qaeda also often relies on traditional smuggling routes and methods used by drug traffickers, arms dealers, and other organized criminal groups » (CFR).

Il y a également des cas où les activités illégales de financement et les actes terroristes se renforcent mutuellement: les activités illégales de financement permettent la commission d'actes terroristes et, les actes terroristes permettent la poursuite des activités illégales de financement. De fait, Cooley attribue directement aux encouragements prodigués par la CIA et L'ISI (les services de renseignement pakistanais) la prolifération de la culture et du commerce de l'opium au cours de la guerre d'Afghanistan de 1979-1989. Ces récoltes devaient servir au financement des combats et affaiblir les forces soviétiques suite à la diffusion de la drogue, ce qui se révéla un héritage encombrant pour les démocraties occidentales. L'autre exemple typique étant celui du soi-disant « narco-terrorisme » d'Amérique Latine, élément majeur de la justification de la « guerre contre la drogue » dans les années 1980 (Miller et Damask, 1996).

Un élément crucial de tout terrorisme reste la diffusion massive des actes commis, la recherche d'un maximum de publicité. Il faut donc se demander à quel point, et de quelle manière les groupes terroristes se soucieraient de la manière dont des actes criminels influenceraient leur réputation dans les zones primaires aussi bien que dans les zones secondaires, où ils tentent souvent de présenter une image politiquement acceptable de groupe oppressé.

Aux activités policières et à la gestion des relations publiques s'additionnent un certain nombre d'autres facteurs qui influencent le choix de moyens de financement : a) l'identification avec un espace géopolitiquee; b) la nécessité d'affirmer la présence du groupe terroriste sur un territoire; c) avoir la capacité de faire fuir la compétition, c'est-à-dire que les organisations criminelles qui voudraient récupérer des trafics prolifiques ne soient pas en mesure de le faire en raison de la crainte de représailles; 4) devoir assurer la cohésion du groupe en se consacrant à des activités organisées; 5) devoir assurer au groupe des sources de revenus continues.

Nous examinons maintenant cette hypothèse à l'aide d'une recension de plusieurs activités de financement attribuées à des groupes spécifiques. C'est aussi pour tenter, à la suggestion de Haass, de comprendre les événements et les actes commis en se plaçant du point de vue de l'interlocuteur. En effet, les politiciens ne doivent pas seulement être en mesure d'expliquer les profonds bouleversements qui se produisent au niveau international et les causes qui les sous-tendent, ils doivent surtout se rendre compte de la manière dont les autres les voient, ou ne les voient pas, au risque de ne pas pouvoir saisir les motifs qui animent les individus ou les groupes lorsqu'ils se livrent à différents actes de terrorisme: "This demands a fine-tuned understanding of the relevant actors, their organizations, and their decisionmaking processes and capabilities" (Haass).

2.1. Exemple :  sources de financement attribuées à al-Quaïda

Dans cette partie, de même que dans l'ensemble de la discussion, nous nous référons à des sources multiples pour faire la description, la compilation et la nomenclature des sources de financement du réseau al-Qaïda. Les omissions ou les répétitions sont le reflet de certaines controverses en matière de financement d'activités terroristes, les informations pouvant être erronées, confidentielles, et donc non accessibles au public, ou encore sujettes à des interprétations diverses. En fait, en dépit de l'abondante production d'écrits sur le phénomène abordé ici, les renseignements et l'analyse sont tributaires des changements en cours dans l'organisation visée, ainsi que de la possibilité que de nouvelles formes de financement encore non explorées voient le jour.:

Ousama ben Laden, un richissime homme d'affaires : selon GAFI, Ousama ben Laden serait le principal supporter du réseau terroriste al-Qaïda. Il serait en possession d'une fortune personnelle importante de plus de 300 millions USD, consacrée en partie au financement d'actes terroristes comme l'attaque du USS Cole de 2000. Comme Judith Miller (NewsHour with Jim Lehrer, 25 septembre 2001) il peut être utile de voir al-Qaïda comme une « holding company for terror », puisque cette dernière, plutôt qu'une organisation hiérachique structurée, sert plutôt simplement de chapeau à des groupes terroristes qui se reconnaissent dans son discours. Néanmoins, c'est aussi un réseau qui serait en contact avec des combattants dans 50 ou 60 pays, dont ceux du Jihad islamique égyptien, du Groupe armé islamique, et du Laskar jihad entre autres.

The al-Qaeda threat does not reside in any one state. Instead, Usama bin Laden is (or was) a man without a country — his al-Qaida network is a multinational enterprise with franchises in 50 or more countries. Its global activities are by not only personal couriers but also the communications technologies emblematic of our age — cellular and satellite telephones, encrypted e-mail, internet chat rooms, vidoetapes, and laser disks. [...] [Members of al-Qaida] pay their way with funds raised through front businesses, drug trafficking, credit card fraud, extortion, money laundered from covert supporters, and possibly even the manipulation of stock markets. They use ostensibly charitable organizations for funding and recruitment (Haass).

Al-Qaeda's financial network is characterised by layers and redundancies. It raises money from a variety of sources and moves money in a variety of manners. It runs businesses operating under the cloak of legitimacy and criminal conspiracies ranging from the petty to the grand. (...) Al-Qaeda's global fund-raising network is built upon a foundation of charities, non-governmental organizations, mosques, websites, intermediaries, facilitators, and banks and other financial institutions (CFR).

Les États, une source de financement potentielle : la question de savoir si le groupe Al-Qaïda dispose d'autres sources de financement que la fortune personnelle de bin Laden est de première imporance mais reste relativement difficile à élucider. Une possibilité pourrait consister à la coopération de certains États à divers aspects des activités de l'organisation. Durant son passage au Soudan, par exemple, ben Laden aurait bénéficié de l'aide du gouvernement local. Bien que ceci soit douteux, vu les divergences religieuses des deux parties, certains ont même suggéré que l'entraînement de terroristes ben ladenistes au Liban aurait pu être facilité par l'Iran. À l'évidence, il est clair que l'Afghanistan a grandement servi la cause d'al Quaïda. C hose certaine, à l'instar des auteurs du rapport du CFR, il importe d'observer que d'une manière historique, al-Qaïda a été en mesure d'opérer à partir d'États en déroute ou d'États défaillants. En effet, quand al-Qaïda était installé au Soudan et en Afghanistan, cette organisation terroriste apportait un support financier important aux États hôtes, et non pas le contraire.

La population en général : des populations musulmanes du Nord de l'Afrique, de l'Algérie et de la Mauritanie, et des Philippines contribuent régulièrement au financement du groupe al-Qaïda. Selon Daniel Benjamin, ancien membre du National Security Council (NSC) durant l'administration Clinton, « many poor people who feel disenfranchised and have no political voice and feel frustrated and overborne by the West and also revolted by American culture, which they view as a dominant culture (...) are contributing money and it includes the poor and also rich sheikhs in the Persian Gulf region ».

L'aide apportée par des réseaux financiers : deux groupes, al-Taqua et al-Barakaat achemineraient de l'argent à al-Qaïda.

Activités de contrebande : la conversion des réserves importantes d'al-Qaïda en « avoirs fongibles et tangibles », de l'or ou des pierres précieuses, surtout les diamants, permettrait à cette organisation de disposer d'un capital appréciable pour mener à bien ces opérations diverses. Nous pouvons remarquer que le parcours des produits de la contrebande emprunte des pays considérés par certains comme abritant des groupes terroristes (Frontline, 23 septembre 2002, entrevue avec Pervez Musharraf). Ainsi

Début septembre 2002, le Washington Post annonce que des dirigeants d'al-Qaïda et des talibans ont fait transiter de l'or du Pakistan au Soudan, via les Émirats arabes unis et l'Iran. la route suivie était celle de la contrebande traditionnelle entre Karachi et Dubaï ou l'Iran, utilisant des dhows arabes ou d'autres petites embarcations, et ensuite des avions charters jusqu'à Khartoum. (...) D'autre rapports d'enquête évoquent le commerce de l'opium, cultivé en Afghanistan et vendu comme de l'or (Cooley).

2.2. Les groupes ou les individus et le financement du terrorisme au Canada

Le Canada sert à l'occasion de base à la préparation d'actes terroristes commis à l'étranger, le cas le plus évident étant celui d'Ahmed Ressam. Appuyant de façon extrême sur cet état de faits, le Service canadien de Renseignement de Sécurité affirmait qu'« il y a plus de groupes terroriste internationaux au Canada que dans tout autre pays du monde, hormis les États-Unis » (SCRS). Vu un tel discours des autorités, il est clair que les activités de financement menées en sol canadien par des groupes terroristes ne peuvent être dissociées de la lutte antiterroriste déployée à l'échelle mondiale.

Au Canada, les efforts des individus et des groupes terroristes portent en partie sur des activités propices aux transferts de fonds. L'avantage de procéder à activités de financement relativement légales (légales en elles-mêmes, mais désormais illégales parce que destinées au terrorisme) dans des pays comme le Canada, c'est de pouvoir conserver l'anonymat des destinataires des fonds. Lorsque les fonds transitent par des entreprises légales, ou encore, lorsque les fonds ne laissent pas de traces de papier pour les informer sur l'identité du destinataire, les forces de l'ordre ne sont pas en mesure de repérer les multiples transactions des mouvements de l'argent et de déterminer si les fonds sont destinés à des activités terroristes. Quelques groupes qui utilisent le Canada de manière ponctuelle ou sur une base régulière sont présentés ici.

— Le groupe al-Quaïda: dont nous avons parlé précédemment

— Le groupe PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan): cette organisation, ffondé en 1978, lutte contre le gouvernement turc pour l'autonomie du pays kurde. Aynur Saygili a été arrêtée au Canada en mai 1996 en lien avec des activités de financement menées auprès de la communauté kurde. Une autre membre du PKK, Hanan Ahmed Osman, arrêtée en 1994, avait aussi été envoyée au Canada à des fins de collectes de fonds. Selon Marret (2000:65), dans certains cas, « il peut y avoir un noyautage d'entreprises ou création d'affaires par les groupes terroristes ». Ainsi, pour financer ses opérations, le PKK a des intérêts dans des entreprises privées (Marret, 2000:65). De plus:

Pour financer l'achat d'armes de plus en plus sophistiquées, [le PKK] a entrepris de taxer de riches hommes d'affaires et des entrepreneurs kurdes. Le PKK approuve certains contrats conclus par les entrepreneurs kurdes avec le gouvernement turc en échange d'un pourcentage sur les bénéfices ou sur l'aide gouvernementale turque (Marret, 2000:65-66).

— Le groupe MEK (Mujahadeen e Khalq, groupe dissident iranien): selon le SCRS certains incidents, dont l'attaque contre l'ambassade d'Iran à Ottawa (le 5 avril 1992) « prouvent que les réseaux de soutien des MEK et du PKK au Canada sont en contact direct avec leurs compatriotes à l'étranger ». Ceci semble fortement exagéré et en partie fondé sur des coïncidences liées à des dates importantes pour les membres du MEK, mais dénote néanmoins la synchronicité de fait des sous-groupes d'organisations internationales.

— Les Tigres Libérateurs de l'Eelam Tamoul (TLET): lors de l'examen du cas Suresh, les autorités canadiennes ont dû se pencher sur les liens présumés de M. Suresh avec ce groupe terroriste. Ses activités de financement au Canada seraient multiples: collectes de fonds auprès des communautés tamouls en exil, ventes d'articles divers aux couleurs de l'organisation,des manifestations diverses. Aux États-Unis, les fonds proviennent essentiellement d'individus riches". Par ailleurs, il ressort de l'étude de Chalk, que les TLET « détournent souvent des dons destinés à des programmes culturels sans but lucratif » pour organiser des activités terroristes. Enfin, mais cela reste à confirmer, le trafic d'héroïne constituerait l'une des activités les plus lucratives des TLET (Chalk, 1999). En effet, tel que suggéré auparavant, il existerait une correspondance entre les routes de certains trafics, par exemple ceux reliés à la drogue, et les activités des groupes terroristes:

Plusieurs analystes ont souligné que les TLET étaient particulièrement bien placés pour faire le trafic de stupéfiants grâce au réseau international extrêmement efficace qu'ils ont mis au point pour la contrebande de munitions partout dans le monde. Les voies de transit d'armes passent directement à travers ou tout près des centres de production et de transit de la drogue, dont la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge, le sud de la Chine, l'Afghanistan et le Pakistan (Chalk).

— D'autres groupes terroristes actifs au Canada ou les groupes de façade qui agissent pour eux : le Hezbollah, le Hamas, le Jihad égyptien, etc.

 
 

 

 
 
3. Position stratégique du Canada et financement du terrorisme

Dans les écrits de plusieurs chercheurs et dans les publications d'organismes affectés à la lutte contre le terrorisme, le Canada est présenté comme un territoire d'un grand intérêt pour des groupes ou des individus reliés à des organisations terroristes, un endroit de prédilection pour établir des bases (des agences de voyage, des entreprises commerciales) susceptibles de permettre l'expansion et la continuité d'activités qualifiées de terrorisme ou en lien avec le terrorisme.

[En 1999], le Comité Kelley [le Comité spécial du Sénat sur la sécurité et les services de renseignement] a (...) découvert que le Canada «demeure une antichambre», un endroit où il est possible de soutenir, de planifier ou d'orchestrer des attentats terroristes.
[...] Au Canada, la grande majorité des activités terroristes sert à appuyer des actions menées ailleurs et liées à des conflits qui sévissent dans les pays d'origine (SCRS).

Les raisons qui favorisent l'adoption du Canada comme un endroit d'où faire transiter de l'argent, où procéder à des activités en vue de financer des opérations terroristes, où implanter des sociétés écrans sont multiples. Nous en examinons un certain nombre pour situer dans quels contextes il convient d'interpréter les transferts d'argent des groupes terroristes, de même que pour mieux saisir comment s'organisent les opérations de blanchiment d'argent destinés à des fins terroristes.

Un des raisonnements qui sous-tendent l'assertion voulant que le Canada est considéré par les terroristes comme un lieu propice à y mener des actions diverses pour financer des activités de terrorisme est la facilité d'accéder ou de sortir des États-Unis:

Nous avons de longues frontières et nous sommes le seul des pays développés à partager une frontière avec les États-Unis (...) Notre ouverture et notre respect des droits et libertés font du Canada un endroit attrayant où vivre et faire des affaires, et ce, (...) aussi pour les membres d'organisations terroristes et criminelles (SCRS) .

Un autre voudrait que puisque, selon le SCRS, « il y a plus de groupes terroristes internationaux au Canada que dans tout autre pays du monde, à la seule exception peut-être des États-Unis » et que «  les terroristes d'aujourd'hui (...) sont moins hésitants à établir des alliances d'intérêt avec d'autres factions, voire même des adversaires, en vue de faire régner la terreur dans le monde», les groupes s'installant au Canada soient en train de former une internationale de la terreur.

Enfin, il faudrait également tenir compte du fait qu'en s'établissant au Canada les terroristes peuvent contourner les mesures restrictives imposées par les Étatsuniens à certains ressortissants, libyens par exemple. En effet, pour des pays frappés de l'interdiction de faire du commerce avec les États-Unis, comme la Libye, le territoire canadien constitue un moyen de poursuivre des échanges commerciaux avec des industries possédant des technologies de pointe et des méthodes sophistiquées d'exploitation du pétrole. Dans les événements relatés par Kinsella (1992), il est question de Canadiens qui, volontairement, contre rémunération, salaire et en vue de faire fructifier leurs investissements coopèrent avec des compagnies pétrolières libyennes. Par ailleurs, il est possible d'envisager que, dans certains cas, l'obtention de la technologie emprunte des parcours moins légitimes. En effet:

Comme le Canada est un chef de file mondial dans de nombreux secteurs de haute technologie (nucléaire, chimique, pharmaceutique, biotechnologique, électronique et aérospatial), il est fréquemment la cible des activités d'acquisitions clandestines et illicites de pays et d'organisations qui cherchent à se doter d'ADM [armes de destruction massive] qu'ils sont pour la plupart, incapables de mettre au point et de fabriquer eux-mêmes (SCRS).

 
 

 

 
 

Conclusion

Tenir compte des différentes sources de financement des activités terroristes (financement d'État, sources légales et sources illégales) et de la distribution particulière, aléatoire ou organisée de ces sources de financement dans différents pays, suggère d'envisager que ce qui est recherché par les terroristes relève en grande partie du domaine de la définition intra-groupe et de l'image que le groupe tente de projeter de lui-même à son public-cible.

Même si en matière de définition du terrorisme, c'est en général la définition policière qui prime (c'est-à-dire l'accent est mis sur la finalité politique des actes envisagés), ce que des questions relatives à la légitimité de la lutte suggèrent c'est que, pour les terroristes, dans certains cas les actes seraient évalués à l'aune de leur capacité à présenter l'occupation d'un espace convoité comme une action en conformité avec la loi (un des nombreux sens de la légitimité).

En superposant l'identification des combattants à une finalité qui leur appartient en propre avec les actes commis, la notion même de terrorisme apparaît indissociable des efforts entrepris pour convaincre le monde entier (ou du moins les membres de l'organisation ou les sympathisants) de la nature légitime de la lutte.

Ainsi, la recherche de la légitimité des actions initiées dans un pays donné confirme qu'en matière de terrorisme la frontière entre la justice et l'injustice est affaire de mots: « jihad is a legal thing to do if you are fighting injustice, if you are fighting for the cause of the liberation of a country » (Prince Saud al-Faisal). La quête et/ou la confirmation d'un statut politique, culturel, religieux ou économique par les terroristes, de même que leur tentative de s'approprier un territoire, réel ou symbolique, révèlent qu'en matière d'explication du terrorisme il n'est pas possible de ne pas tenir compte de considérations relatives à la mouvance géopolitique des peuples, de leurs religions, de leurs cultures multiples.

En suivant les routes traditionnelles, ancestrales, historiques empruntées par les groupes terroristes, sur le plan physique et métaphysique, il ressort que nous pouvons induire que les sources de financement d'un groupe terroriste spécifique participent de l'identité qu'il tente de projeter. Incidemment, pour saisir comment se définissent eux-mêmes les terroristes, il apparaît important de recourir à un vocabulaire et à des schèmes de référence qui témoignent de la quête de légitimité entreprise par un groupe terroriste en particulier.

Ainsi, pour les terroristes, des actions commises à l'intérieur de la recherche d'une légitimité sont susceptibles de revêtir une autre signification, un autre sens, une autre appellation que ceux que l'Occident leur attribue. Ce qui est considéré par les uns, dans un contexte mondial, comme une forme d'extorsion peut facilement, dans un contexte de réappropriation d'un espace ancestral, culturel, politique, religieux ou économique, être redéfini en termes de pratiques religieuses. Par exemple, selon certains principes de l'islam les membres d'une communauté doivent donner une partie de leurs revenus pour l'éducation, les soins aux malades. De même, ce qui est « rançon » pour les uns peut être réinterprété par les autres comme un moyen de faire connaître aux étrangers, aux non-membres, que sur ce territoire ce sont telles lois et telles coutumes qui s'appliquent.

Si ce qui est recherché par les terroristes, c'est la légitimité de leurs actes, de leurs revendications, de leur présence en un lieu donné, il est facile d'expliquer pourquoi les activités illégales de financement sont plus courantes dans les pays où se perpétuent aussi des actes violents, les deux actions se complétant l'une l'autre.

En définitive, en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, pour les pays dont nous avons esquissés les plans d'action, il convient de noter que les problèmes identifiés au niveau national se retrouvent amplifiés au niveau international. En effet, en raison du grand nombre de participants, tout semble plus compliqué au niveau international. En fait, il ne faut pas sous-estimer la difficulté de concilier des juridictions diverses. Ainsi, des interprétations plurielles guident l'application et la mise en oeuvre des lois des participants. En outre, l'enchevêtrement des traditions et des cultures ainsi que la réticence des pays à partager des informations de nature confidentielle minent parfois les efforts entrepris. En fin de compte, autant la disparité des ressources dont disposent les pays que des situations géopolitiques fort différentes font dire à certains observateurs qu'en matière de coopération entre les pays, précisément en ce qui concerne le financement d'activités terroristes, il y a encore beaucoup à faire.

 
     
 
 
     
   
 
2002-2014, ERTA